“Mossy Ways” (chemins moussus) : tel est le titre de l’album dont Eric Le Lann célébrait hier la parution au Sunset, et qu’il célébrera encore ce soir 9 décembre au même endroit. Franck Bergerot a voulu confronter son écoute en public avec la chronique qu’il en fait dans le numéro de Jazz Magazine actuellement en kiosque.

Eric Le Lann (trompette), Patrick Manouguian (guitare électrique), Philippe Bussonnett (guitare basse électrique), Raphäle Chassin (batterie), Laurent Jouin (chant).

Musique live à l’identique du disque et pourtant si différente. La magie du live ! Certes, mais à quoi l’attribuer précisément. À la perception de l’auditeur trompé par l’écoute au salon plus paresseuse ou abusé par la séduction de la présence scénique ? Au jeu des musiciens bandé par les phéromones émises par le public ? Et bien d’autres choses… à commencer par le charisme très particulier d’Eric Le Lann et de sa trompette. Je précise “Le Lann et sa trompette”, parce qu’il s’agit bien de l’un et l’autre ne faisant qu’un avec un timbre et de une succession d’idées profondément humains dans leurs nuances, l’âpreté de la phrase s’arrachant à sa gangue originelle, la profondeur qui invite à s’y perdre, la projection que je ne retrouve pas en réécoutant le disque tandis que j’écris cette chronique à l’échelle du concert d’hier. Magie du live ? Evidemment en ce sens que ce que l’on entend sur le disque a été capté au sortir de la chrysalide et que le concert d’hier l’a vu prendre son envol, un premier vol qui, nous l’espérons, ne sera pas le dernier et connaîtra bien d’autres occasions d’épanouir la musique au-delà du couloir aérien qui lui a été assigné en studio. Hélas, pour que cette musique vive en concert et convainque donc des programmateurs prêts à l’accueillir, il lui faut exister sur disque, alors que la logique artistique voudrait que l’on enregistre une musique après qu’elle ait pu advenir à maturité au fil des concerts.

Ainsi a-t-on pu entendre hier chacun des musiciens étendre ses ailes autrement que dans l’étroite chambre froide du studio, qu’il s’agisse d’Eric Le Lann – dont Martial Solal interviewé à domicile l’après-midi même par Thierry-Paul Benizeau et moi-même sous l’objetcif de Jean-Baptiste Millot pour un prochain numéro de Jazz Magazine, nous disait combien le tompettiste figurait parmi ses interlocuteurs préférés en duo – ou de cette rythmique à l’énergie rock très élégante dans sa souplesse, et particulièrement ce guitariste, Patrick Manouguian, soliste d’une fluidité de jeu et de timbres très personnelle quoique très ancrée dans le blues comme dans son interprétation moderne par les guitaristes de la génération post-friselloscofieldienne avec un sens de l’espace et une poétique mélodique admirable.

Et que penser de l’apparition soudaine de Laurent Jouin, chanteur breton traditionnel que je tiens en très haute estime pour l’enracinement de son chant et pour son, de l’intonation à la projection scénique. Comme dans ma chronique discographique, je reste réservé. Non que je doute encore de la compatibilité de son chant avec le nouveau groupe de Le Lann, mais sa participation se réduisant à une chanson par set (je n’ai assisté qu’aux deux premiers des trois sets), il me semble y débarquer chaque fois à froid, comme un corps étranger. Le public, surpris, n’en est pas moins séduit, qui vient lui demander d’où viennent ses mélodies et cette langue : Maghreb ? Afrique du Sud ? Tout simplement de Centre-Bretagne. Où le public du Sunset et d’Eric Le Lann découvre un champ d’intérêt qu’il n’aurait jamais soupçonné. • Franck Bergerot

EN KIOSQUE

20180701 - N° 707 - 100 pages

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