Stéphane Payen Morgan the Pirate Ermita

Photo: Stéphanie Knibbe

Retour sur trois concerts formidables de cette fin d’année au Studio de l’Ermitage: le nouveau projet de Stéphane Payen autour de la musique de Lee Morgan (le disque s’intitule « Morgan the pirate ») , le groupe Kami, et enfin le trio Nouveaux siècles à l’occasion de la sortie de leur disque « A la manière de Chicago ».

Stephane Payen (saxophone), Sylvain Bardiau (trompette, bugle), matthias mahler (trombone), Gilles Coronado (guitare), Christophe Lavergne (batterie), 13 décembre, Studio de l’Ermitage, 13 décembre 2017

Je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi de cette musique subtile, mais ce dont je suis sûr, c’est du plaisir que j’ai eu à l’écouter. Stéphane Payen et ses accolytes se sont donc attaqués au répertoire de Lee Morgan, pour le tordre, le déconstruire, le diluer, le condenser, le lire au premier degré ou ou trente-sixième, et en dernier ressort, par delà toutes les libertés prises, être quand même fidèle à l’énergie et à l’intensité animant tous ces grands disques, The Sidewinder, The Gigolo, Search for the New Land.
C’est donc cette musique charnelle, ruissellant de blues, qui sert de point de départ aux explorations tous azimuths (rythmiques, timbriques, harmoniques…) de Stéphane Payen et de ses musiciens. En ce qui concerne les explorations rythmiques, elles me passent un peu au-dessus de l’oreille. Je n’essaie même pas de m’accrocher, à la différence de mon ami Ludovic Florin qui a raconté dans une chronique récente ce qu’il avait perçu de la musique de Stéphane Payen, décrivant ce qu’il a joliment appelé ses « rythmes cubistes » pour en faire sentir les brisures et les superpositions.
Donc je ne comprends pas tout, et surtout pas ce qui se passe rythmiquement, mais je m’applique à ressentir cette musique, et j’apprécie cette sensation de tournoiement, de vertige, d’ivresse légère dans certains passages. Les arrangements élaborés pour la ligne des vents me fascinent par leur inventivité. Stéphane Payen semble avoir travaillé leur profondeur et leur densité à la manière d’un peintre: on a l’impression parfois de nuages transparents, légers et volatils comme des cirrus, ou au contraire de lourds cumulus chargés d’électricité. Et surtout, cela n’est jamais statique: cela tourne, mute, évolue, c’est une musique mouvante. Stéphane Payen joue sur les timbres, l’intensité, creuse l’art de rendre légèrement dissonante sa ligne de cuivres. Parmi ces soufflants, citons Sylvain Bardiau, à la trompette et au bugle, maître des suraigus miaulants, et Fred Gastard, au sax ténor, grondant et rageur, Matthias Mahler, et sa véhémence lyrique. La musique charnelle et vibrante de lee Morgan n’est donc jamais transformée en pâte incolore et abstraite, son intensité est préservée mais transposée. Ce qui préserve aussi l’intensité de cette musique c’est l’idée judicieuse d’avoir mis un corps étranger, la guitare distordue, frémissante, polyphonique de Gilles Coronado, au coeur de toutes ces constructions sonores. Elle crée une tension qui irrigue les escapades abstraites et atonales de Stéphane Payen et de ses accolytes. Formidable concert, et musique que l’on pourra réécouter sur disque, « Morgan the Pirate », paru sur le label Onze heures Onze.
Un mot de la première partie, le groupe The Khu, lui aussi sur label Onze heures onze. C’est une combinaison d’énergie guerrière et de recherches rythmiques. Cela donne une musique à angles aigus, à fleur de nerfs, où la répétition de certains motifs peut se transformer en hymne à tue-tête. Musique tendue, têtue, vibrante, énergique. C’est déjà plus que prometteur.

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Kami Octet, avec Pascal Charrier (guitare et compositions), Julien Soro (sax alto), Christine Bertocchi (voix), Yann le Collaire (clarinettes) Leo Pellet (trombone) paul Wacrenier (piano), Nicolas Pointard (batterie), 19 décembre 2017

Je ne connaissais pas le groupe Kami (qui existe pourant depuis une dizaine d’années, sous différentes configurations). Il n’est pas sans lien avec le groupe précédent puisque Stéphane Payen fait partie des références (nombreuses) de Pascal Charrier. C’est une musique narrative qui s’articule, pour ce projet-ci, autour du thème de la marche, pris dans un sens littéral et surtout métaphorique, celui de l’initiation. Ce thème n’apparaît pas explicitement dans les quelques phrases prononcées par la chanteuse Christine Bertocchi lors du premier morceau. Elle dit seulement: « Plus de saisons, plus de souvenirs, plus rien… » et ayant jeté ces phrases comme une poignée de petits cailoux, laisse ensuite aux instrumentistes le soin de creuser dans la direction qu’elle vient d’indiquer.
Puisqu’on parle de la voix, j’en profite pour souligner que le son très original de Kami tient beaucoup à cette voix qui se balade dans les aigus avec une facilité déconcertante (presque un violon par moments) et s’amalgame parfaitement avec les soufflants. Cette section de cuivres, augmentés de la chanteuse et de la guitare, délivre des phrases dramatiques, extraverties, lyriques. Julien Soro injecte dans ses solos son énergie habituelle, mais son rôle va bien au-delà puisqu’il apparaît aussi comme le chef de meute des autres soufflants. C’est une musique qui va très haut, très loin, et se confronte à la grandeur sans tomber dans l’emphase, ce qui est aussi rare que difficile.

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Photo: Nathalie Courau-Roudier

Trio Nouveaux Siècles avec Fred Couderc (saxophones), Julien Chirol (trombone), Michel Feugère (trompette), 18 décembre 2017

Le trio Nouveaux Siècles vient de faire paraître un beau disque « A la manière de Chicago », que j’ai beaucoup apprécié (au point d’ailleurs d’accepter d’en écrire le livret). Ce disque est une relecture très libre de l’histoire du jazz dont Chicago est un maillon essentiel (voire initial) puisque Jelly Roll Morton, Louis Armstrong, Bix Beiderbecke sont passés par cette ville en laissant dans leur sillage d’immortelles pépites.
Le Chicago des années 20 était donc une sorte de creuset rassemblant des communautés du monde entier (notamment de la vieille Europe) qui chacune avaient apporté leur musique. Julien Chirol, Michel feugère, Fred Couderc font sentir cette ébullition, cette richesse d’influences. Ils jouent Indiana, mais donnent à entendre des effluves de Satie, de Debussy, ou de klezmer, et finalement nous font ressentir l’atmosphère de l’époque, et tout cet humus primitif sur lequel le jazz a poussé.

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Photo: nathalie Courau-Roudier

j’avais donc écouté le disque, l’avais trouvé formidable, tout en me demandant s’il était possible de le rejouer sur scène. Il s’avère que oui. Julien Chirol, Michel Feugère, Fred Couderc ne sont que trois, mais jouent comme dix. Ils se démultiplient non seulement par leur énergie, mais grâce à tous leurs ustensiles: Julien Chirol et Michel Feugères ont disposé autour d’eux leur arsenal de sourdines, et Fred Couderc s’est entouré de quelques uns de ses saxophones préférés, le ténor, le sax basse, le C-Melody, et même le slide sax, saxophone à coulisse: autant d’instuments, précise-t-il, soucieux d’exactitude historique, qui étaient joués dans les années 20 et 30.
le magnifique et bouleversant « Pointe du sable » (dédié au fondateur métis de la ville) donne l’occasion à Fred Couderc de montrer ce que l’on peut faire au sax basse, avec un solo d’une explosive vitalité. Derrière l’énergie de cette musique se cache l’exil (des noirs, des Européens) et cette nostalgie est magnifiquement rendue par des morceaux comme Mémoires de Montparnasse, ou Pilsen Mood. L’usage des sourdines permet, au trombone et à la trompette de créer l’illusion de cordes. En plus des morceaux du disque, Fred Couderc joue au coudophone (un ténor droit fabriqué spécialement pour lui) Syrinx de Claude Debussy, et Mood Indigo de Duke Ellington, beau symbole d’un projet qui réussit à évoquer l’histoire d’une ville, Chicago, et l’histoire d’une musique, le jazz, en élargissant les perspectives et en refusant les cloisonnements.

Texte JF Mondot

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20181201 - N° 712 - 116 pages

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