Daniel Erdmann et Valentin Ceccaldi n’avaient encore jamais joué ensemble. C’est désormais chose faite grâce à Hélène-Caroline Bodet qui depuis deux ans a transformé son appartement en laboratoire de rencontres jazzistiques de haut vol.

Daniel Erdmann (sax tenor), Valentin Ceccaldi (violoncelle) , 14 janvier 2018

Je crois n’être pas tout seul à le penser: Daniel Erdmann possède un des plus beaux sons de sax ténor que l’on puisse entendre aujourd’hui: sombre, très timbré, un peu étouffé (on a parfois l’impression qu’il joue sous un oreiller, ce dont il tire de beaux effets de confidence poétique), rarement d’une grande intensité en termes de volume sonore, avec un halo de souffle omniprésent, une manière très personnelle de laisser dérailler son instrument dans l’aigu, bref un travail de pétrissage et de modelage du son d’une grande finesse, toujours au service de la logique narrative. (Pour donner un exemple, écoutez ce que fait Daniel Erdmann dans « Bandes originales » avec les formidables Vincent Courtois et Robin Ficker, dans un album qui est une des plus belles réussites de l’année passée à mon sens.) Et donc, ce grand saxophoniste allemand établi à Reims, rencontrait pour la première fois Valentin Ceccaldi, qui depuis trois ou quatre ans, souvent avec son frère Théo, est dans les projets les plus stimulants de la scène jazz, par exemple, au hasard, le trio In love with avec Sylvain Darrifourcq. On pouvait donc beaucoup attendre de cette rencontre.


Dès le premier morceau, on sent que ça colle, la musique respire, Valentin Ceccaldi laisse de grandes étendues vierges au saxophone de Daniel Erdmann. Le violoncelliste sait d’instinct s’il doit mettre des petits cailloux sur sa route ou au contraire lui barrer le chemin. Dans ses chorus ou ses introductions en solo, il est passionnant, avec un discours polyphonique, où aucune note n’est semblable aux autres, des contrastes dans l’attaque ou dans l’intensité, parfois on a l’impression d’avoir affaire à plusieurs violoncellistes en même temps. Puis tout s’ordonne, devient net, et les notes paraissent alors taillées dans le diamant…


Avec deux musiciens de ce calibre, capables de toutes les nuances sur leurs instruments, la musique ne stagne jamais, ne tourne jamais en rond, les ambiances se succèdent, les pages se déchirent plutôt qu’elles ne se tournent. Lors de la deuxième improvisation, cela commence par des ambiances tendues, âpres, nerveuses qui aboutissent à un passage merveilleusement mélodique, je suis à peu près sûr qu’il s’agit d’une mélodie de Hans Eisler (compositeur allemand que Erdmann révère, et auquel il a consacré un beau disque avec le groupe das Kapital, Ballads and barricades) mais sans pouvoir la nommer. Est-ce cet hymne allemand alternatif dont Bertold Brecht avait écrit les paroles ou un chant de prisonniers? je ne sais plus mais en tous cas c’est très beau. Ceccaldi l’accompagne magnifiquement à l’archet avant d’exposer la mélodie (au doigt) avec un goût et une émotion admirables. Daniel Erdmann ferme les yeux pour l’écouter. (il ferme souvent les yeux aussi quand il joue, avec une manière caractéristique de porter l’instrument à bouts de bras, au lieu de le plaquer contre lui comme la plupart des saxophonistes). A chaque morceau, Ceccaldi et Erdmann testent de nouvelles ambiances sonores, comme pour vérifier qu’ils se suivent, qu’ils sont bien ensemble. Mais oui, ils sont ensemble. Par exemple lors de la troisième séquence musicale, qui commence avec Valentin Ceccaldi à l’archet, qui répète une note qu’il fait lever comme une pâte, avant un nouveau moment très lyrique où Erdmann, me semble-t-il , semble tenté de jouer Everything happens to me qui intervient par bribes dans son discours, et puis non. Les musiciens, une fois encore sont parfaitement ensemble. les transitions d’un paysage musical à un l’autre sont si parfaites qu’on pourrait penser qu’ils répètent depuis une semaine. Mais non, ils se sont vus un quart d’heure avant le concert. Si cela marche c’est non seulement parce que les grands jazzmen s’apparentent à des funambules aux réflexes hors du commun (ainsi que le rappelait à Franck Bergerot le grand Martial Solal dans le numéro de Jazz magazine qui vient de paraître) mais aussi parce que Valentin Ceccaldi et Daniel Erdmann ont beaucoup en commun: le sens de l’espace et de la construction, le goût du lyrisme mais sans s’épancher, le goût aussi des chemins de traverses et des explorations bruitistes…Et cela donne un concert comme sur un nuage.

texte: JF Mondot
Dessins: Annie-Claire Alvoët (autres dessins , peintures , gravures consultables sur son site www.annie-claire.com
mais on peut aussi voir certaines de ses oeuvres récentes « en vrai » à l’occasion de l’exposition d’un collectif d’artistes dont elle fait partie et qui se tient à la Fabrique, 11 rue Paul vaillant-Couturier, 93170 Bagnolet (Métro gallieni).
Pour acquérir un des dessins qui figurent sur le site, s’adresser à l’artiste: annie_claire@hotmail.com

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20181101 - N° 711 - 108 pages

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