A Marmande, Jazz et Garonne mûrit

Eric Séva a remis un nouvel ouvrage sur le métier. Installé à Marmande depuis sept ans maintenant il a du endosser sans vraiment d’essayage préalable le costume de Directeur Artistique d’un festival lancé en 2011 l’association Les Arts de Garonne en collaboration avec la mairie de la ville lot et garonnaise et le soutien du Conseil Général . Pas de partition écrite à l’avance dans ce rôle nouveau pour le saxophoniste de métier. Pour devenir un ténor dans le genre rien de mieux qu’à tout instant savoir et pouvoir improviser « C’est un pari audacieux pour montrer qu’il est possible de faire entendre, aimer cette musique à tous les publics sans restrictions » A Marmande, terre de légumes et de fruits, le projet est en train de mûrir.

Festival Jazz et Garonne, Marmande, 11,12,13 octobre

Olivier Ker Ourio (hca), Emmanuel Bex (org Ha), Mathieu Chazarenc (dm)

Jean Pierre Mas (p), Eric Séva (ts), Sylvain Marc (el b), Xavier Desandre-Navare (dm)

Biréli Lagrène (el g), Franck Wolf (ts, ss), Jean-Yves Jung (org Ha), Jean-Marc Robin (dm)

Sylvain Luc (g, el g), Daniel Mille (accor)

Eric Lentini & The Afro Beat : Eric Lentini (el p, p) Hugh Cotman, Maman Keita (voce), Thomas Brameriez (b), Franck Agulhon (dm), Quentin Gomar (tp, bug), Jerry Edwards (tb), Boris Pokora (ts)

Où lorsque le jazz laisse volontiers couler la mélodie. Question d’instrument ? De parti pris esthétique ? De qualité sonore intrinsèque question musiciens ou orchestre ? De volonté de la part des compositeurs de thèmes puisant aux racines des standards qui ont toujours plus ou moins accompagné l’histoire de cette musique. Sylvain Luc ne prétend pas détenir de vérité en la matière mais il milite dans l’utilisation de cet ingrédient harmonique très naturel pour « un plaisir simple à partager avec le public »   A Marmande les deux soirées du week-end ont incontestablement permis aux amateurs du genre d’en prendre pour leurs oreilles. Olivier Ker Ourio, à, partir de cet outil simple et singulier dans l’univers du jazz, introduit dans sa musique des parfums issus de son île natale, La Réunion. Vanille et réglisse sortent de sa bouche et s’échappent dans le souffle ventilé par l’harmonica. Pas si évident de tenir un public en haleine à partir d’un instrument tenant dans la paume d’une main. Surtout si à contre courant des clichés acides du blues on se laisse entrainer vers la ballade ou les accents graves du maloya (Magic tree) Avec il faut le noter l’appui du volume sonore de l’orgue Hammond d’Emmanuel Bex, porteur de contre chants et de groove à la fois « Normal, c’est Eddy (Louiss) qui m’a donné envie de me mettre à cet instrument » Symbole de cette union d’intérêts mis en partage : une version boostée par souffle, soufflets et effet Leslie de La Javanaise de Gainsbourg.

Si l’harmonica confère au jazz un relief singulier l’accordéon, entre les mains de Daniel Mille, introduit dans la musique exprimée une large palette de nuances. Plus une réelle notion de fragilité ainsi exposé aux limites du un plus un de la formule duo. Sauf évidemment dès lors que le partenaire s’appelle  Sylvain Luc on trouve aussi avoir affaire à un sacré danseur de cordes, gagneur et funambule à la fois, qui ose et propose en toutes circonstances. Témoin cette séquence totalement improvisée, partie de trois notes et d’un accord à minima pour déboucher sur plus de lignes musicales qu’une portée n’en peut supporter. A ce niveau d’écoute et d’échange d’information dans le jeu, le défi est tout sauf un défaut. Un risque assumé. Quelle que soit la texture de l’instrument, son épaisseur, son volume le matériau musical alors distillé peut faire assaut de finesse, d’originalité. Au point que l’on aura vu glissé dans le public, Sylvain Marc très touché par un enchainement d’accords plus parfaits que mineurs ou diminués, essuyer furtivement une larme sous le coup de l’émotion…

Jean Pierre Mas n’est pas de ces pianistes qui, méthodiquement, investissent les scènes de l’hexagone en quête de reconnaissance. Le compositeur de Rue de Lourmel (Owl Records, 1976…)- qui parait-il se vend à Tokyo aujourd’hui 1700 € le LP vinyl !- revendiquer au contraire un repli salutaire dans sa Catalogne natale. Reste que lui aussi, facteur de mélodies renommé, entame sur scène aujourd’hui, un autre type de pari. Valoriser ces lignes de pleins et de déliés par la poussée des rythmes de basse et de tambours conjugués (le set de batterie de Xavier Desandre accueilles à dessein des congas au beau milieu des toms et cymbales habituels) Un tel traitement convient parfaitement à la mutation d’une chanson de Nougaro (Chou Chou baby) Ou justifie au besoin l’exposition d’un même thème exécuté successivement en version rapide puis lente au grand étonnement du même Sylvain Marc. Art de la mélodie encore et toujours, mais offerte sous l’effet d’une colonne d’air très cajoleuse et séductrice: le ténor d’Eric Séva accroche aux oreilles des notes de velours, de celles qui résonnent dans les têtes une fois les lumières de scène éteintes pour de bon.

 Bireli lui ne se pose plus la question. « Je joue la musique dont j’ai envie depuis longtemps» Electrique, directe, efficace, porteuse d’impacts. Il joue ce qui lui procure à l’évidence du
plaisir, lesté au surplus du quartet qui va avec. Le guitariste trimballe sur les planches une sorte de bonhomie tranquille. Quasi sans prononcer un mot n’était au final l’annonce du nom de ses musiciens. Les sonorités claires ou plus ou moins saturées s’enchainent. On passe à du jazzy au rock ou au blues, climats variés enrichis des accents de Franck Wolf (sax ténor mais surtout montées en tension au soprano) et d’un orgue lui aussi très densément groovy. La batterie ne fait pas dans la nuance, binaire résolue dans son développement durable. Sans doute est-ce le genre qui le réclame. Lorsque dans une longue introduction Bireli Lagrène enfourche la statue (Stratos) du commandeur très hendrixienne, à grands coups de saturation, de doigtés vertigineux et de volume porté à son paroxysme, ses trois compagnons de route l’écoutent sans un geste, visiblement impressionnés à l’image d’un public réellement bluffé. Secoué (au sens propre) par la force de son propre jeu le guitariste  au final descend de régime. Apaisé enfin,  il fait alors entrer le trio dans son sillage comme si de rien n’était. Bireli dans ce rôle ne joue pas l’épate. Il joue de la guitare, simplement. La sienne, unique en son genre.

Reste Eric Legnini installé dans une soirée au dehors terriblement humide, froide, automnale en diable sur la vallée de la Garonne. Un concert en deux parties distinctes. La première quasi en quartet, place en figure de proue le chanteur anglais Hugh Coltman, voix un peu en dedans, parfois comme en retrait. Une texture de chant jouant sur le volume qui fait penser, la puissance en moins, à l’incroyable Alex Ligertwood. Le second acte intervient dans ce long set avec l’arrivée de la chanteuse malienne Mamani Keita. Le nom de l’orchestre, The Afro jazz Beat se justifie alors pleinement. L’air s’emplit de mélopées teintées Afrique, le trio de cuivre donne plus de couleurs tranchées, sous les rafales d’accords la polyrythmie s’impose. Le pianiste belge, brillant, aussi à l’aise dans les deux versions musicales –comme dans l’utilisation à bon escient du piano acoustique ou électrique- fait lui-même au micro un appel « à la danse » Sans succès. Simplement à la dégustation nature du dessert afro on en oublie facilement le plat principal conçu chanson jazz. Sans que l’on ait eu la possibilité de choisir initialement son menu.

 

Robert Latxague

 

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