Agathe IRACEMA et son quartet ou Feeling alive in REIMS

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La 22 ème édition du REIMS JAZZ FESTIVAL ouvre la saison des festivals d’automne du réseau AJC, avant Jazzèbre (Perpignan), Nevers ou Strasbourg, sur un mois, à partir du 06 octobre (vous avez pu lire sur notre blog le compte-rendu de Franck Bergerot qui, avec Alex Dutilh et son Open Jazz sur France Musiques, ont inauguré le caveau/auditorium de MUMM pour la création du trompettiste Alain Vankenhoven et du pianiste Uri Caine Points of Views. Une programmation étudiée, ouverte, insolite et généreuse du pianiste et maître d’oeuvre au sein de l’association rémoise [djaz51] Francis Le Bras, aux commandes d’une belle équipe soudée et efficace. L’accueil est toujours chaleureux, surtout après une arrivée mouvementée, suite à des retards SNCF, une rupture de correspondance à Paris et un accident sur la ligne 5 de la RATP… Heureusement, le concert du quartet jazz de la franco-brésilienne Agathe Iracema qui allait durer près de 2 heures allait nous rasséréner: Feeling alive. Tout un programme!

AGATHE JAZZ QUARTET Feeling alive . Agathe Iracema (vocals), Leo Montana (piano), Christophe Wallemme (contrebasse), Pierre-Alain Tocannier(batterie). Opéra de Reims, Jeudi 22 octobre.

Difficile quand on vient à Reims de ne pas évoquer « le vin de pays », même si la cathédrale gothique, l’ange au sourire (qui avait pourtant perdu la tête après les assauts de septembre 1914, et les terribles destructions qui vaudront à la ville une reconstruction dans le plus pur style Art Déco), la basilique Saint Rémi et le baptême de Clovis font partie du pélerinage touristique. Les journalistes jazz ont souvent tendance, grisés par le divin breuvage, à abuser des bulles, filant très hardiment la métaphore : le jazz à moins que ce ne soit la programmation  sont effervescents,  il y a des bulles dans le jazz, du jazz champagne, une année grand cru, une cuvée splendide ou mémorable….

Et puis Flûte »! Ras la coupe… Il y en même un qui a titré Une coupe de blues. S’il était absolument hors de question d’ éprouver un coup de blues après avoir écouté la jeune chanteuse, on put, après le concert se désaltérer avec du Mumm (un des nouveaux et généreux partenaires de cette édition) dans des coupes très « vintage », au foyer de l’opéra. Mais revenons à Agathe qui enchanta le public de l’opéra occupant jusqu’au troisième balcon (de mémoire de Rémois, on n’avait rarement vu ça).  L’opéra était presque complet, 650 places attribuées (plus que pour la Coréenne Youn Sun Nah qui remplit pourtant systématiquement les salles) pour écouter une chanteuse presqu’ inconnue, de 24 ans. Ce petit bout de femme, gracieuse et mutine, a enflammé l’auditoire en interprétant un programme classique, très mainstream, de standards et de chansons brésiliennes, issu du répertoire de son nouvel album, sorti en 2015 sur le label Neuklang, le bien nommé Feeling alive. Elle évolue avec légèreté sur les rythmes rapides, dans sa robe à volants,  coiffée de plumes,  ce qui la fait ressembler à un oiseau de feu ou de paradis, loin de l’image de la diva, engoncée dans un fourreau de soie. Fille d’un bassiste célèbre, Rubens Santana, elle a été nourrie au lait de la bossa et des rythmes brésiliens, et elle fut vite repérée, à quatorze ans, par la chanteuse Sheila Jordan.  Si elle sait sur des tempos soyeux  se lancer dans des tubes d’amour indestructibles, elle est plus dans l’enthousiasme entraînant de « I Got Rhythm ». Avec ce qu’il faut de modernité et de swing élégant, sans oublier de scater finement. Elle a du style, une manière lyrique de se placer dans le temps, et elle sait donner toute sa plénitude à de  vieux « chevaux de bataille « du jazz vocal qu’elle interprète avec autant de talent que de coeur. Ce côté nostalgique assumé  ajoute au plaisir d’un public, plus tout jeune. Quand elle reprend deux standards, indissociables de Billie Holiday, « I must have that man » et « God bless the child », je frémis mais elle les rejoue avec une ardeur gourmande et une volonté farouche. Pour reprendre des chansons aussi incarnées, il faut savoir prendre des risques et changer la donne. Un peu à la manière de Juliette Gréco dans sa version du « Ne me quittes pas » de Brel qui joue la colère et la revendication, loin de la supplique originelle. Agathe ne peut réfréner sa fougue et même son « Humdrum blues » a du tonus. Elle me confiera plus tard qu’elle a, avec ses autres projets brésiliens, intégré des élements parodiques et baroques, n’hésitant pas à jouer de mimiques et de grimaces, à l’image de l’impayable Carmen Miranda (chanteuse connue des plus anciens d’entre nous, souvent accompagnée de l’orchestre exotique de Xavier Cugat, très hype dans les années quarante. Ah la rumba « Perfidia »!). Lors du rappel, je m’étonnais de l’aisance confondante avec laquelle elle fit taire son trio pour diriger d’autorité son public, orchestre et balcons, sur les simples mots, repris en boucle, de son titre feeling alive  « You make me feel so…alive » . J’ allais avoir bientôt la réponse en écoutant son agent me raconter une ou deux anecdotes des plus originales, pendant qu’elle se prêtait avec une belle énergie à la séance de dédicaces, devant un public conquis. C’est qu’en vérité, Agathe n’a peur de rien, même pas des terroristes; non seulement elle est allée enregistrer son album en Allemagne, chez Neuklang donc, près de Stuttgart non loin de Stammheim, la prison des révolutionnaires de la Fraction Armée Rouge, dite bande à Baader (à voir sur les écrans en ce moment le documentaire Une jeunesse allemande, éclairage passionnant sur une période plus que troublée ) mais elle est allée chanter dans une centrale française : imaginez-la apprêtée, pomponnée, s’enhardissant jusqu’à faire entonner ses paroles à un auditoire aussi spécial… Johnny Cash est bien allé chanter à la prison de Folsom, me direz-vous et en a tiré un superbe blues. Tout de même… Au delà d’un son, d’une esthétique, la différence se joue sur la personnalité, le charme. Et Agathe en a assurément… à revendre.

 

Sophie Chambon

 

 

 

 

 

 

 

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