Alexandra Grimal/Kimono/PJ5/L’amour du jazz et de la musique/Orléans

Les musiciens sont déjà sur scène, debout, sur le devant ou à l’arrière. En fond, une immense toile de Fabienne Verdier. Ils vont d’abord reculer lentement vers leurs instruments. On comprendra bientôt qu’ils garderont cette lenteur des gestes jusqu’au bout de l’opéra clandestin.

La vapeur au dessus du riz : (version concert) : Alexandra Grimal (comp, ss, voix), Lynn Cassiers (electronics, voix), Sylvaine Hélary (flûtes, voix), Théo Ceccaldi (violon, alto, voix), Atsushi Sakai (cello, voix), Bruno Chevillon (b, electronics), Sylvain Lemêtre (perc, voix), Antoine Cegarra (livret), Fabienne Verdier (Espace), Chiara Taviani (partition physique), Céline Grangey (son), Aurélie Arnaud (chargée de production)

Ils ne sont pas seulement instrumentistes et/ou chanteurs, ils ne sont pas encore des personnages à part entière, ils sont entre les deux, des héros, ils sont eux-mêmes et un rôle à venir peut-être, et leur rapport à l’instrument. L’idée qu’Alexandra Grimal a composé les tutti et surtout les parties solistes, ou les duos et trios, en fonction des instrumentistes, me traverse. Comme chez Duke Ellington, ou Carla Bley dans son « Escalator ». Pour prendre deux ou trois exemples : Théo Ceccaldi est violoniste et altiste, mais il est aussi cet homme qui aime dévorer les espaces à grands coups de griffe, qui s’emballe, qui semble rechercher le galop en toutes occasions. Atsushi Sakai est ce violoncelliste venu du Japon, son chant en est marqué. Lynn Cassiers est cette manipulatrice de sons qui sait admirablement les faire entendre à propos, mais aussi cette récitante dont les mots sont clairs, malgré (ou à cause) de son accent étranger.

Conversation

Conversation

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Ainsi l’opéra ira jusqu’à son terme, encore inachevé sur le plan de l’occupation de l’espace (chorégraphie complète à venir). Une écriture magnifique et magnifiée par chaque voix soliste. Un voyage aux confins du monde, des plateaux du Tibet aux déserts africains, une musique qui renvoie parfois à ce qui s’est tramé de Debussy à Messiaen, ou dans le champ de l’école de Vienne. Depuis qu’Alexandra Grimal nous propose ses choix nouveaux, ils nous ont paru parfois étranges. À l’évidence, il lui fallait ce temps, et elle savait où elle allait en utilisant sa voix. Maintenant elle est placée – on se doute au prix de quel travail. Elle a choisi ses partenaires, elle les connaît. L’écriture pour les cordes d’un côté (contrebasse, cello, alto, violon), pour les anches et les flûtes de l’autre. Un plan de percussions d’une rare brillance, en même temps que d’une distinction et d’une lisibilité admirable. On sort de la salle (bien remplie) sous le charme d’une oeuvre.

Kimono : Roberto Negro (p, comp, bass station), Christophe Monniot (as, ss, keystation, comp), Stéphane Decolly (el-b), Adrien Chennebault (dm, perc)

Ça s’appelle « Musique de chambre avec basse électrique », ça vient du plus ancien trio de Roberto Negro augmenté de Chrsitophe Monniot, et c’est en deux partie : le fruit de l’écriture de l’un (« Sonate pour une nouvelle terre »), et aussi de l’autre (« Sonate pour un monoski »). Cherchez qui a fait quoi. Le point commun c’est la sonate, voire la forme sonate. Une alternance de pièces rapides, enjouées, et de morceaux plus alanguis, câlins même. Monniot se régale à jouer ça, et à zébrer l’espace de sons dignes de figurer en images dans des graphismes modernes. Negro est manifestement un pianiste et un auteur qui confirme à chaque sortie l’étendue de son talent, avec ici l’évocation d’un Ravel ou d’un Satie, et là l’insistance énergique d’un Cecil Taylor. Encore une salle bien pleine, il faut dire que le CD tout neuf a été produit grâce au concours de l’association ô Jazz, qui a trouvé dans le Tricollectif le juste partenaire.

Roberto Negro

Roberto Negro

PJ5 : Paul Jarret guitare, compositions, Maxence Ravelomanantsoa saxophone ténor, Léo Pellet trombone, Alexandre Perrot contrebasse, Ariel Tessier batterie

Un quintet « historique » déjà, présenté par le « Paris Jazz Festival » dans le cadre de « Jazz Migration ». Très beau son associant ténor et trombone, belles compositions qui parfois évoquent l’univers d’Henri Texier, entre jazz et jazz, pile au milieu. On retiendra deux ou trois interventions du ténor particulièrement construites avec patience.

 

 

Jankélévitch, au terme de quatre minutes d’associations libres autour de l’idée de « Prélude » : au passage il cite Gabriel Fauré, qui soutenait que le seul vrai nom d’une pièce musicale, c’est sa tonalité. Le reste, c’est pour plaire à la galerie. Autant dire plaire à ceux qui n’aiment pas la musique. Et Jankélévitch de conclure : « l’homme n’aime pas la musique« . Entendez : il ne l’aime pas pour elle-même, mais pour d’autres raisons, qui n’ont rien à voir. Un écrivain est réputé « aimer le jazz ». En fait, il met du jazz en écrivant, il aime écrire avec du jazz en fond musical, mais il ne l’écoute pas. Ce qu’il aime, c’est écrire, ce n’est pas le jazz. Attention aux pièges de la langue. « Sous nos climats » ajoute Janké avec son humour habituel, « c’est rarissime de trouver des gens qui aiment la musique« . Leçon kantienne : le bien n’est pas de ce monde, le beau non plus. Laissons la tartuferie d’Emmanuel où elle est et concluons : sur cent personnes qui viennent à un concert de jazz façon Tricot, ou en mode Grimal, il y a des chances pour que la moitié (cinquante) soient là vraiment pour l’amour de la musique. Et sur mille personnes qui se pressent à un concert vu à la télé, il y a de fortes chances pour que le nombre de ceux qui sont là pour la musique soit inférieur. Très inférieur même. Pour qui, acteurs de la culture et de l’art, agissons-nous ? Programmateurs de tous les pays, débrouillez-vous avec ça.

Philippe Méziat

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