Ambrose Akinmusire bis, Quatuor IXI au Plateau

Ce soir 10 septembre, le Quatuor IXI jouait à l’Atelier du Plateau dans le cadre de Jazz à La Villette. J’y étais, mais auparavant, j’avais réentendu sur le net le concert d’Ambrose Akinmusire dont j’avais rendu compte en traînant les pieds à la date du 6 septembre dernier.

 

Le 6 septembre dernier, mon compte rendu du concert de la veille commençait mal. Je me disais peu attiré par l’acoustique de la Grand Salle de la Cité de la musique pour aller écouter Caravaggio, alors que le groupe était programmé à l’Amphithéâtre (ce que ne précisait pas le programme de Jazz à La Villette). D’autre part, écrivant que le concert d’Ambrose Akinmusire à la Grand Halle de La Villette suscitait mon appréhension et que je m’y suis rendu à reculons, je fus mal compris. Il fallait comprendre que je me rendais à reculons à la Grande Halle et non que je me rendais à reculons au concert d’Ambrose Akinmusire. Il y en a au moins un qui m’a mal compris, c’est le pianiste Laurent Coq dont j’apprécie toujours l’exigence et les emportements même lorsqu’ils se font à mes dépends et même si certains différents nous opposent régulièrement. Cette fois-ci, j’ai apprécié son plaidoyer pour la musique d’Ambrose Akinmusire et son invitation à aller revoir le concert sur le site de la Cité de la musique . Je ne l’ai pas revu, mais je l’ai réécouté. Et tout l’objet de mon appréhension est tombé. J’ai retrouvé la musique entendue l’autre jour, la magie en plus dont nous privait l’éloignement, la laideur et le manque de lisibilité du son, plus l’impatience du public venu pour Avishai Cohen, qui aurait peut-être été séduit dans de meilleures conditions d’écoute mais dont, à défaut, l’énervement a distrait mon attention à la musique. Je ne vais vous refaire le compte rendu cette nuit, mais allez voir ce concert : c’est vraiment de la très belle musique, vraie, exigeante, surprenante, intense, portée par quatre grands musiciens.

 

Si on n’aime pas les grandes salles, on n’ira pas pour autant se faire cuire un œuf puisque, en marge de la Grande Halle et de la Cité, on peut se rendre au Cabaret sauvage du Parc de La Villette (encore une date le 13 à 20h pour Nik Bärtsch et Guillaume Perret), à la Dynamo de Pantin (demain à 20h30 le duo Airelle Besson / Nelson Veras et la rencontre de Journal Intime et Donkey Monkey) et l’Atelier du Plateau où j’étais ce soir. En outre, pendant la durée du festival, Paris Jazz Club et les clubs de la rue des Lombards offrent une réduction de 5€ pour tout concert au Sunset-Sunside, au Baiser Salé (offre unique valable sur présentation à la caisse de « votre billet Jazz à la Villette 2014 et dans la limite des places disponibles. »)

 

Donc l’Atelier du Plateau et là, même si je ne m’y rends timidement qu’une fois par an parce que c’est pas vraiment mon quartier (et que les spectacles qui s’y donnent ne relèvent pas toujours de mes compétences), je m’y sens toujours un peu chez moi.


Atelier du Plateau, Paris (75), le 10 septembre 2014.

 

Quatuor IXI : Régis Huby, Théo Ceccaldi (violon), Guillaume Roy (violon alto), Atsushi Sakaï (violoncelle).

 

Chez moi ? Mais IXI, c’est pas du jazz ! Certes ça n’en est pas. Comme beaucoup d’autres choses depuis que des Evan Parker et des Joëlle Léandre ont fait rompre les amarres d’avec le tempo et la grille harmonique à l’improvisation. Pourquoi IXI figure-t-il dans un festival de jazz ? Les étiquettes on s’en fout ? Moi pas. Les étiquettes, c’est embarrassant. Les mots aussi. Taisons nous donc. Mais à force de dire que le jazz est dans tout et que tout est dans le jazz, on finit par avoir des festivals de jazz fermés, fermé au jazz, et fermé tout court, uniforme dans ce rata que sont devenues les programmations de musiques actuelles.

 

Là, je pourrais rouvrir le dossier et écrire un livre. Pas cette nuit. Pourquoi cependant dans IXI trouve-t-on le violoniste (Régis Huby) de l’ONJ de Paulo Damiani et celui (Théo Ceccaldi) de l’ONJ d’Olivier Benoît. Mais certains pensent que l’ONJ a confisqué le mot jazz au profit d’une musique qui n’en est pas. J’ai tendance à penser autrement. Que les musiques instrumentales non formatées par un refrain sont en voie d’exclusion du champ de la culture par un public dont la capacité de concentration et d’écoute ne dépasse pas huit mesures. Voyez les musiques qui ont droit d’accès sur France Culture. Certes, les lobbies de la musique dite classique et de la musique dite contemporaine sont encore puissants, mais pour combien de temps, lorsque l’on sait que le Monsieur Musique de France Culture, Mathieu Conquet et qu’Arnaud Laporte dans sa Dispute sont aussi allergiques à la contemporaine (ils n’osent pas encore dire, mais ils le pratiquent) qu’au jazz, la musique classique n’étant plus représentée que par des programmations dignes d’Eve Ruggieri. Aussi, le problème n’est-il plus seulement le problème du jazz, mais celui de la musique “libre”, les langages, les techniques et les gestes du jazz et de la musique “savante européenne” ayant beaucoup de choses à se donner mutuellement, et les deux domaines ayant à se serrer les coudes, tout en gardant les oreilles grandes ouverts sur le monde. C’est ce que mettent en œuvre à leur façon les musiciens d’IXI.

 

Ce qui ne me facilite pas la tâche car ils sont hors de mon champ de compétence, si tant que j’en ai un. Car bien évidemment, leur domaine, c’est la grande tradition du quatuor à cordes et j’ai bien peur d’être un peu sec sur le sujet, même si je m’y sens autant chez moi qu’avec le Hot Five, l’un et l’autre ayant bercé mon enfance. Mais de la critique du jazz, j’ai fini par apprendre toutes les roueries. Ça n’est pas vrai de la musique classique.

 

Commençons par quelques données factuelles : le Quatuor IXI fête ses 20 ans et, à quelques décennies près, ça s’entend. Il pourrait avoir 100 ans, tant leur autorité est grande et tant est grand le naturel de leur jeu collectif. Il joue ce soir pour la première fois en public le programme de son prochain disque dont il célèbrera la sortie au prochain festival Sons d’hiver. Chaque pièce est signée de l’un d’eux, Atsushi Sakaï s’inscrivant, m’a-t-il semblé, dans la grande lignée du quatuor qui passe par Beethoven et Bartok, Régis Huby selon un vocabulaire très ouvert témoignant d
e son éclectisme, Guillaume Roy le plus contemporain, le plus coloriste, le plus abstrait, Théo Ceccaldi le plus énergique, suscitant un flux énervé et sans bride (description qui est peut-être un peu courte, mais il est tard). Plusieurs choses frappent : le naturel des architectures qui habite chaque pièce, leur donne leur cohérence et nous entraîne comme dans un récit, la profondeur des couleurs dans les rendez-vous homophoniques et le chatoiement des polyphonies, l’élan enfin de cette écriture qui tient le plus souvent pour chaque pièce en deux pages posées sur le pupitre… et c’est là qu’intervient le savoir faire d’IXI, la façon dont l’écriture génère ce qui n’est pas dans la page, l’improvisation qui elle-même s’insère dans l’écriture sans que l’on puisse déceler la jointure entre l’une et l’autre.

 

Je m’en tiendrai là pour signaler que demain, 11 septembre, IXI sera de retour au Plateau avec le merveilleux percussionniste Michele Rabbia en invité (je n’y serai hélas pas, ayant à faire une présentation de l’année1959 en lever de rideau à la projection de Shadows de Cassavetes au cinéma MK2 partenaire du festival) et qu’on retrouvera encore le quatuore le 12 en compagnie du saxophoniste Christophe Monniot. Franck Bergerot

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