Anglet Jazz Festival (3ème jour) : du jazz sur l’herbe

Au cœur de la ville d’Anglet, imaginez un parc de quatre hectares. Un château fin XIXème impose sa masse dont  le rouge de la brique, le blanc de la pierre et le noir de l’ardoise tranchent avec le vert tendre d’une pelouse rase comme un gazon anglais que rehausse le ton empire des frondaisons. C’est dans ce cadre champêtre que depuis sept ans l’association Arcad organise sa journée « Jazz sur l’Herbe » où tout un chacun peut venir pique-niquer en écoutant Philip Catherine (2013), David Linx (2012) ou Giovanni Mirabassi (2011), la gratuité de l’évènement n’obérant pas la qualité artistique de l’offre.


Marc Tambourindéguy, pianiste et inventeur/programmateur de cette manifestation, eut l’idée de la transformer en un véritable festival s’étalant sur trois jours. L’occasion avait fait le larron puisque l’ancienne municipalité avait construit une salle aussi belle que fonctionnelle, le théâtre Quintaou (inauguré en début d’année), dont nous reparlerons puisque la nouvelle équipe municipale en a confié, sitôt élue, la programmation à la Scène Nationale du Sud Aquitain. Pour l’anecdote, certains reprochent le caractère hâtif de cette décision, arguant du fait qu’Anglet perdrait son indépendance culturelle. Mais si  l’idée d’indépendance est toujours une valeur à défendre en matière artistique, faut-il encore avoir quelque chose de concret à défendre, à montrer, à faire entendre, à jouer ou à faire jouer. La nouvelle municipalité aura donc beau jeu de dire qu’elle s’est assurée par ce contrat d’un beau contenu à mettre dans un beau contenant. A elle de veiller à ce que la vie associative de la ville ne soit pas écartée de cet outil formidable qui ne saurait se satisfaire d’une offre culturelle téléramesque trop convenue. Pour notre part, un nouveau lieu qui se propose d’accueillir le jazz de façon pérenne sur la côte basque ne peut être qu’une bonne nouvelle à côté des tentatives avortées d’une Biarritz qui se la joue à la cannoise. Le jazz n’est pas bling-bling.


Sans trop  empiéter sur le compte-rendu de mon confrère Pascal Ségala, rappelons combien ces deux premières soirées du festival furent un plaisir dans cette sacrée salle. Pour beaucoup le trio du batteur Roger Biwandu avec Jérôme Regard et le pianiste Grégory Privat fut une heureuse surprise avant que le quartet de Stefano di Battista et de Sylvain Luc, « l’enfant du pays », n’enflamme l’assistance avec la complicité d’un Pierre-François Dufour qui s’est encore montré comme l’un des batteurs les plus musicaux de l’hexagone. Le samedi, le quintet de Khalil Chahine avec Eric Seva relooké en Zanini fut trop policé à notre goût mais pas à celui du public qui accueillit avec chaleur son « jazz coloré » (pas par la couleur de la peau !), compliment d’un spectateur. Enfin, avec son physique de « gendre idéal », Baptiste Trotignon « envoya le steak » et fit entendre ce que groover  veut dire. A noter à ses côtés l’impérial Thomas Bramerie et un Hans Van Oosterhout qui n’avait rien à envier à Jeff Ballard qu’il remplaçait. Si l’on ajoute que ces trois-là se retrouvaient  pour la première fois depuis des lustres, vous imaginerez qu’ils ne jouèrent pas une partition fadasse mais que l’improvisation et l’âme du jazz étaient bien là. Comme Luc et Battista, Trotignon dédicaça à tour de bras pendant qu’un trio de jeunes musiciens invitait les spectateurs à un dernier verre au bar du théâtre. Mathieu Franceschi, batteur prometteur, bayonnais et disciple de Jorge Rossi et de Brian Blade, officiait avec deux de ses collègues madrilènes du Conservatoire Supérieur Musikene de San Sébastien (Jorge Castaneda au piano et Dario Guibert à la basse), avant que le guitariste Samuel de Zaldua ne se joigne à eux.


Nous revoilà donc au Domaine de Baroja en ce dimanche 28 septembre. Le temps est de la partie, les gaufres et les taloas aussi (une seule de ces galettes à la farine de maïs, typiques du pays basque,  pourrait rassasier un mort de faim) et le stand de disques tenu par Patrick Desbois (ancien de chez Harmonia Mundi) est déjà assailli par les premiers spectateurs. Ils seront un millier (plus, moins ?) à venir s’installer sur la pelouse, d’abord accueillis à l’apéro de treize heures par le Bokale Brass Band qui sait ne pas se contenter du répertoire traditionnel de la Nouvelle Orléans. On y remarque le trombone de Baptiste Techer et le saxophone parfois rageur de Jean Vernheres, grand amateur de Cannonball Adderley. Antoine Perrut sera le premier à occuper la grande scène. Bassiste de Nico Wayne Toussaint, il n’oublie pas que son premier instrument fut (et est toujours) le saxophone et c’est dans une formule vieille comme le jazz qu’il se présente en trio avec orgue et batterie, avant que Pascal Ségala ne les rejoigne avec sa guitare et qu’il mette le feu à la pelouse. Enfin, arrive une rythmique d’enfer, des cuivres puissants et incisifs, et un chanteur qui a la soul et le funk dans la gorge. Voilà The Show , un orchestre de six musiciens qui n’ont plus rien à prouver car ils ont un pedigree long comme le bras, de l’ONJ à Michel Petrucciani, d’Archie Shepp à Eddie Louiss, de Nougaro à Michel Jonasz. Il n’est plus question de sieste sur l’herbe devenue folle et une partie du public se retrouve à danser devant la scène jusqu’à la fin du concert.


La musique s’est tue et arrive l’heure des comptes. Comme c’est souvent le cas lors des premières éditions, les entrées des deux premiers soirs ne suffiront pas à équilibrer le budget, alors que le niveau artistique a été de haute tenue et que l’ambiance de ces trois jours fut saluée par tous. Le jazz coûtant beaucoup moins cher que le classique, le théâtre ou la danse, souhaitons que la Mairie d’Anglet et les divers partenaires de ce festival puissent lui donner une deuxième chance car, coincée entre Bayonne et Biarritz, cette jolie cité aurait besoin de ce genre de  moments forts pour la sortir de sa torpeur. Philippe Vincent         

              

                                                                                                      . 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *