April in Paris N° 8 : Noémie Boutin, Marc Ducret, Tony Tixier

Par quel étrange snobisme, le rédacteur d’un journal comme Jazz Magazine a-t-il pu bouder le lancement de la Journée du jazz à l’Unesco en ce 27 avril ? Préférant aller entendre à l’Atelier du Plateau la violoncelliste Noémie Boutin qui avait prévu d’interpréter la Suite n°2 pour violoncelle seul de Bach et un extrait de Les Âges de l’homme de Giacinto Scelsi (en relation avec une exposition photos du même titre par Hervé Frichet), commandant par ailleurs à Marc Ducret la composition d’une pièce pour violoncelle et guitare électrique et une intervention improvisée en solo. Une question d’écologie peut-être commandée par la qualité d’écoute de l’Atelier du Plateau et de son public.


Souvenirs confus au filtre du plaisir de l’instant, d’être là dans cette assistance à cet endroit-là, trouvant des choses à redire à cette interprétation de Bach, sans avoir ni les compétences ni les arguements pour “redire” quoi que ce soit, cédant sans résistance aux textures de la première intervention de Ducret très adéquoitement intitulée Sur l’électricité et m’abandonnant à toutes sortes de rêveries très privées pendant l’exécution de The Real Thing #2, tel l’un des personnages du Quatuor à cordes de Virginia Woolf alors que le titre même de la pièce aurait dû me ramener vers cet autre personnage romanesque qui donne son nom à Ada ou l’ardeur de Nabokov dont Ducret arpente les pages depuis presque autant de temps qu’il arpente le manche de sa guitare. Quant au duo pour violoncelle et guitare intitulé Quelle Histoire ? en six mouvement (La Nuit, L’Hiver, Le Voyageur, L’Histoire, L’Attente, La Fin), comment c’est souvent à la première écoute d’une œuvre écrite, il m’a laissé avec l’envie d’en reprendre le fil pour mieux appréhender cette suite qui m’a semblé dominée par un moment de rare lyrisme me rappelant – probablement à tort – l’Emportez moi de l’album “Qui parle ?” d’après Henri Michaux (dont on retrouvait la signature en exergue à l’installation d’Hervé Frichet).

 

Grand écart. Au mépris de toute la grâce dont se revêtent ces soirées de l’Atelier du Plateau, je file au Sunside pour écouter Tony Tixier. Retour au jazz, sans perdre une seconde. C’est mon côté Panassié. Retour au bruit, aux portes qui claquent par où s’engouffre la rumeur de la rue des Lombards dans cet atmosphère où l’inattention et le caquetage des alentours du bar que cherche à franchir la musique venue de l’estrade, n’est pas sans rappeler l’épaisse et dense fumée qui emplissait les clubs avant les lois anti-tabacs. Je la regrette un peu comme je me suis fait à cette écoute bruyante et distraite. Le jazz, c’est aussi un peu ça. Mais je ne peux m’empêcher que Tony Tixier mérite mieux que ce fond de salle où le public de la journée du jazz à l’Unesco commence à affluer. Il n’est pas sous ses doigts un chorus qui ne mériterait pas le détour. Partant de la tradition du hard bop des sixties où il a ses racines, il invente et réinvente constamment un langage qui lui est propre, une façon d’habiter le clavier des deux mains, sans jamais être bavard, de raconter des histoires, d’organiser une narration, de faire sonner un orchestre et de nourrir ses idées. Joachim Govin donne une réplique parfaite à Rodney Kendrick et Logan Richardson se fait unique sur cette voix balisée par Charlie Parker et Steve Coleman.

 

Franck Bergerot

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