A Jazz à la Villette, Archie Shepp partage son âme

Archie©AcAlvoet2016 2

Le programme annonçait un hommage à John Coltrane. En réalité les thèmes de Coltrane ne constituaient un tiers des morceaux. Le reste était constitué de standards de Shepp (Blasé, Los Olvivados) et de la musique noire en général (Prelude to a kiss). En définitive, Shepp a joué ce qu’il voulait. Mais il a partagé sa rage, ses blessures, son élan vital. Mémorable concert.

Archie Shepp (sax tenor, chant), Ambrose Akinmusire (trompette), Jason Moran (p), Billy Hart (dm), Richard Davis (b) avec section de cuivres Sebastien Llado (tb), Izidor Leitinger (tp), Jean-Philippe Scali (sax, flûte) et Marion Rampal (chant), Jazz à la Villette, 3 septembre 2016

Soudain, à l’arrivée des musiciens, frisson d’angoisse dans le public. L’un d’eux est amené sur scène dans une chaise roulante. C’est l’immense bassiste Richard Davis, 86 ans, une légende, qui a joué avec à peu près tous les dieux de l’Olympe, Peterson, Jamal, et fait partie du grand orchestre Thad Jones-Mel Lewis. Archie Shepp, lui, reste bien solide sur ses deux jambes. Il arrive à petits pas, marque de nonchalance plus qu’effet de l’âge (79 balais). Il porte un élégant chapeau blanc. Il s’adosse à son siège avec ce genre de majesté qui ne s’apprend pas, celle des rois, celle des vagabonds. Il ne bougera plus, une statue sur son socle. Il prononce quelques mots tout simples : « Aujourd’hui, c’est l’anniversaire d’un grand homme de la musique: John Coltrane. Il aurait eu 90 ans. J’ai beaucoup appris de lui… Il était pour moi un grand frère, un ami… ». Après le premier morceau Archie Shepp rappellera que c’est Coltrane qui lui a permis de faire son premier disque chez Impulse. Autour de Shepp, une constellation de grands musiciens, augmentée d’une section de cuivre qui va avoir un rôle essentiel: dynamisant les morceaux, instillant la tension, servant de tremplin idéal à Shepp. Le concert commence par un morceau de Coltrane, Syeeda’s Song, qui figure sur le disque de Shepp « Four For Trane »(1964). On relève de très beaux échanges entre Shepp et la section de cuivres, en particulier lorsque le tromboniste Sebastien Llado vient titiller le roi, qui peu à peu se réchauffe comme un vieil Armagnac. Il a toujours ce son inimitable, tavelé de gerçures et d’éraillements, qui prend sa source dans les graves et qui, par étranglements successifs (de rage, d’émotion, de trop plein de vie) dérape vers les aigus. Shepp, décidément, est le maître de l’étranglement lyrique. En l’écoutant jouer, dès ces premières minutes, je me demande pourquoi ces sons étranglés, lorsque d’autres saxophonistes les produisent, me font l’effet de tics ou de trucs, tandis que lui semble donner en partage toute son âme, toute sa viande, toute son humanité. Après Shepp, Ambrose Akinmusire prend la parole. Bonne idée, que d’avoir réuni ces deux musiciens. Car les sauts d’intervalle, les dérapages (très contrôlés) font partie de la grammaire du trompettiste, et s’accordent très bien avec le phrasé de Shepp. Sur le deuxième morceau, Hambone, la section rythmique montre s les dents, et se colore puissamment de rythm’n blues. C’est comme si la section de cuivres de James Brown était confrontée au barrissement vital d’Archie Shepp, puis à Ambrose Akinmusire qui déploie des cris longs comme des lianes. L’intensité franchit d’un coup plusieurs paliers. Archie Shepp finit en solo absolu. Le public peut se nourrir de son timbre comme un promeneur recevant les embruns au bord de l’océan Atlantique. Le concert prend une superbe tournure. Mais le meilleur est à venir. Archie Shepp donne une version inoubliable de Naïma. C’est un Naïma en dehors des sentiers battus dont Shepp énonce les premières phrases dans le grave, avec un vibrato énorme à la limite du chevrotement. On a l’impression d’un religieux qui psalmodierait le plus lentement possible sa prière de tous les jours pour en retrouver le sens originel. Puis commencent les dérapages, les glissements,les étranglements, les sifflements, les dégorgements, les feulements. Le thème est toujours là, présent en filigrane, par delà les sorties de route. Shepp abandonne parfois la grille harmonique, mais l’émotion, jamais. Après Shepp, Akinmusire reprend le thème. Il l’expose à deux voix avec le saxophoniste, dans un court et magnifique moment, puis le relais passe au pianiste Jason Moran, admirable pour son lyrisme délicat et retenu, et à Richard Davis qui joue comme un coeur qui bat. Les moments d’anthologie s’enchaînent. Sur Cousin Mary, la section de cuivres, très alerte, se révèle un tremplin idéal pour lancer Shepp sur le blues. On entend alors très bien l’autre facette du son de Shepp. Pas seulement les gerçures mais le mordant, pas seulement la fragilité mais l’élan vital. Il joue le blues à sa façon inimitable: Mélange de rage et d’allégresse, d’offrande et de coups de poing dans la gueule. Cinq minutes palpitantes. Et il continue. Sept minutes, huit minutes. Shepp ne veut pas s’arrêter. Neuf minutes, dix minutes, et les volutes trouées continuent de s’élever inlassablement de son saxophone. Il veut jouer encore, il veut jouer pour toujours. Ambrose Akinmusire a fait un pas de côté pour mieux le regarder, se disant peut-être qu’un jour il racontera ce moment-là à ses enfants. Jason Moran soutient Shepp comme si sa vie en dépendait. Le temps se fige, Shepp s’arrête, et Akinmusire prend la parole en transposant à la trompette quelques uns des étranglements lyriques du chef. Les riffs de la section de cuivres sont déchaînés. Irrésistible moment suivi d’un autre moment exceptionnel: la reprise de Blasé, la bouleversante et rageuse composition de Shepp (1969), interprétée autrefois par Jeanne Lee. Elle évoque la mélancolie d’une femme noire réduite au statut de « reproductrice des forces armées » dans la lutte pour les droits civiques. Les paroles ont gardé toute leur violence dévastatrice: « Blasé/ Ain’t you Daddy/ You shot your sperm into me/ And never set me free… ». C’est Marion Rampal qui reprend ces paroles, tantôt les chantant, tantôt les déclamant. Chaque syllabe qu’elle prononce semble se clouer dans le sol. Contrechants sublimes à la flûte de jean-Philippe Scali et de Shepp lui-même. Ca ne faiblit ni dans l’intensité, ni dans l’émotion. Ensuite, Shepp écorche avec délicatesse le Prelude to a kiss d’Ellington, Jason Moran joue comme s’il était à l’église, Richard Davis prend un solo inoubliable, langoureux, swingant, tendre, malicieux. Il y a tout, chaque note semble un don. Puis Shepp reprend la ballade de Duke Ellington au chant, suprêmement à l’aise, avec sa voix grave de crooner un peu louche, un peu cramé. On approche de la fin du concert. Le public afflue vers la scène. Shepp et ses musiciens jouent Los Olvivados, un thème de Fire Music (1965) , et le concert se termine dans une ambiance de blues et de gospel, on sent une immense gratitude s’élever du public pour ce personnage bigger than life qui pendant une heure et demi a partagé sa fragilité, ses doutes, ses colères, ses échecs, ses espoirs , avec un mélange bouleversant d’humilité et de noblesse. Bref, commme le chante Leonard Cohen, dans une phrase dont il ne faut pas abuser car elle devient peu à peu un cliché: « There’s a crack in everything/that’s how the light gets in ».

Archie©AcAlvoet2016 3

PS: En première partie, très beau concert d’Emile Parisien et son groupe (Julien Touery, piano, Ivan gelugne, contrebasse, Julien Loutelier , batterie), qui mérite plus que ces quelques lignes, mais ce n’est que partie remise, je n’ai plus d’encre dans mon stylo. Une musique rapide, virtuose, joueuse, à la fois complexe et ludique, on a l’impression de voir des gamins à qui on aurait offert un innocent petit train électrique et quand on revient les voir cinq minutes plus tard, les rails sont au plafond, les trains entrent en collision, se mettent à voler, produisent une drôle de fumée pourpre qui a des odeurs de barbe à papa. Ce qui préserve cette musique d’une trop grande abstraction c’est la beauté du son d’Emile Parisien, surtout au soprano. Il joue comme un Bechet qui aurait roulé sa bosse dans les Balkans et au Maghreb, où il aurait fait un stage de quelques années chez un derviche tourneur. Au paroxysme de l’inspiration, il prend des poses d’artilleur, ou de praticien du taï chi. Il a une jambe qui ne peut s’empêcher de danser une drôle de gigue. Il joue dans la tradition, la main sur le coeur, et l’instant d’après développe un discours à base de klaxons et de succion. Avec sa jambe qui danse toujours la gigue…

texte: JF Mondot
Dessins: AC Alvoët
(autres dessins visibles sur le site de l’artiste wwww.annie-claire.com, et exposition à venir au Point Ephémère au sein d’un collectif de dessinateurs ayant officié dans le métro à partir du 7 septembre )

Un commentaire

Philippe de Lacroix-Herpin

Merci pour cet haletant et magnifique « compte-rendu », plutôt redonné d’ailleurs 😉
On entend presque le son, les sons…

Réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *