Les arrangements augmentés de Laurent Cugny

CugnyEvans┬®AcAlvoet2017 6Laurent Cugny, entouré d’épatants jeunes musiciens, a donné un superbe concert sur le répertoire de Gil Evans auquel il vient de consacrer un double CD (Spoonful, chez Jazz and People)

 

The Gil Evans Paris Workshop, avec Laurent Cugny (piano et arrangements), Thibault Pierard (batterie), Joachim Govin (contrebasse), Olivier Laisney, Quentin Ghomari, Gabriel Levasseur, Brice Moscardini (trompette), Leo Pellet, Bastien Ballaz (trombone) Victor Michaud (cor), Fabien Debellefontaine (tuba, flûte), Antonin-Tri Hoang (sax alto)  Martin Guerpin (sax soprano), Jean-Philippe Scali, (clarinette basse et sax baryton) Adrien sanchez (saxophone ténor) , Marc-Antoine Perrio (guitare et machines), New Morning le 7 avril 2017

 

CugnyEvans┬®AcAlvoet2017 1Ça commence en fanfare par un rugissement de l’incroyable section de trompettes de cet orchestre. Il est suivi par une réplique des saxes, tout aussi formidables. Mais les trompettistes ne s’avouent pas vaincus. Ils prennent des interventions percutantes contrées par la section des saxophones. Le morceau s’appelle Ictus. Le deuxième est un grand classique de l’arrangement pour Big Band, le King Porter Stomp de Jelly Roll Morton, sur lequel  tous les grands arrangeurs, de Fletcher Henderson à Gil Evans, se sont faits les griffes. C’est vif, nerveux, plein de ruptures. Les solistes ont des interventions relativement brèves, ce qui leur confère une intensité redoublée. Ici, c’est le saxophoniste Antonin-Tri Hoang (remarquable) qui prend un  chorus dont j’admire les aspérités et les sinuosités. Ce King Porter Stomp est librement inspiré des deux versions de Gil Evans, celle du disque de 1958 « New Bottles old wine » avec Cannonball Adderley, et celle de 1975 avec David Sanborn. Cugny  a pris des éléments de l’une ou l’autre version, « plus quelques ajouts personnels », comme il le précise lui-même.  Ce sera le cas d’ailleurs pour la plupart des morceaux de Gil Evans de ce  concert. Ces arrangements d’arrangements, ces collages sonores, sont d’ailleurs tout-à-fait dans l’esprit de Gil Evans qui prenait son bien où il le voulait et comme il le voulait: l’important étant d’en faire de la musique.  Mais d’autres morceaux du concert (et la moitié du double disque qui vient de paraître) sont entièrement de la plume de Laurent Cugny.

Je reprends le récit de ce début de concert. Avec ce King Porter Stomp joué en ouverture, Laurent Cugny dévoile son esthétique. Il révèle une pleine maîtrise de la grammaire du big band, mais avec des décalages, des petits pas de côté, des grains de sable empêchant la mécanique de tourner trop rondement.(de toute façon, arranger pour un big band, c’est se mettre toujours en situation de contradiction, c’est vouloir le beurrre et l’argent du beurre, vouloir que ça tourne mais quand même pas comme un coucou suisse, vouloir que ça frotte un peu, mais quand même sans gripper la machine, on oscille sans cesse entre deux pôles opposés…). Et donc, Cugny introduit des grains de sable dans sa mécanique. L’un des principaux grains de sable a pour nom Marc-Antoine Perrio, guitariste, mais aussi alchimiste  en  bruitages éléctroniques.

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On le vérifie avec le morceau suivant, Tomorrow never knows, une composition des beatles qui figure sur Revolver. Marc-Antoine Perrio, poète de la distorsion, virtuose de l’écho lyrique, triture ses machines avec lesquelles il crée halos, textures, grésillements divers, dans lesquels il se love pour poser de délicates notes de guitare. Ce son très contemporain des machines et de la guitare électrique crée de délicieux effets de  frottements avec le son de l’orchestre.

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Je ne vais pas raconter le concert entièrement sous peine de laisser brûler le repas qui mijote juste à côté de moi dans la cuisine, car j’ai justement prévu aujourd’hui un petit en-cas avec des quenelles de faisan aux truffes, sur lesquelles je compte pour stimuler mon appétit avant la selle d’agneau Soubise qu’accompagnera une purée de perdreaux chasseur, prélude à un délicieux jambon-beurre de ma façon dont je ne dévoile pas la recette car c’est un secret de famille (pas de jambon, trois fois rien de beurre, beaucoup de sel).

Parmi les morceaux qui me séduisent le plus, je retiens Spoonful, sorte de blues trafiqué emprunté à Willie Dixon (qui déjà, n’avait gardé qu’un accord…) que Gil Evans avait trituré à sa façon sur le disque The individualism of Gil Evans (1964).

La contrebasse de Joachim Govin fait entendre la pulsation du blues (c’est me semble-t-il une leçon bien reprise de Gil Evans que de ne pas laisser la section rythmique noyée par le big band) et Antonin-Tri Hoang délivre un solo magnifiquement contemplatif, entouré d’un essaim de lucioles éléctroniques sorties de la guitare et des machines de marc-Antoine Perrio.

Je retiens aussi Time of the barracudas. Les interventions du trompettiste Quentin Ghomari sont d’une grande puissance émotionnelle et semblent tutoyer les étoiles. La version de My man’s gone now, sommet de l’art d’arrangeur de Gil Evans sur son Porgy and Bess avec Miles Davis, est splendide. Elle semble plus étirée, plus alangie, envahie de moiteur, comme jouée par des musiciens écrasés par la chaleur au plus fort de l’été, avec le refrain du morceau de Gerschwin qui vient se poser sur eux comme une ombre bienfaisante. Puis, de rupture en relances, l’orchestre s’ébroue. Il se dégage de cette touffeur avec des tutti puissants.

Dans la seconde partie du concert, le big band propose un superbe moment mingusien avec Boogie Stop Shuffle, et Good Bye Pork Pie Hat, que Gil Evans aimait beaucoup jouer à la fin de sa vie. Ce moment mingusien est suivi, tout à la fin du concert par un moment monkien. L’orchestre attaque rythm’ a ning, ce thème qui ne demande qu’à dériver vers la fanfare joyeuse, mais avec à la fin une petite note dissonante qui fait tout son sel. Dans the individualism of Gil Evans, le maître avait eu la malice de laisser le batteur suggérer cette petite note aigre-douce. Ici, Marc-Antoine Perrio s’en charge. L’orchestre propose également un Blue Monk récuré par mille trouvailles discrètes, avec notamment une magnifique intervention du saxophoniste ténor Adrien Sanchez qui fait entendre, même dans un solo échevelé sur le blues, de quelle intériorité et de quelle profondeur il est capable.

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Antonin-Tri Hoang, Adrien sanchez, Jean-Philippe Scali, Martin Guerpin…quelle section de saxophones!

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On sent que laurent Cugny lui-même est bluffé par le talent de tous ces jeunes musiciens. On le voit deux ou trois fois s’asseoir sur son siège, jambe repliée, et se détourner de son clavier pour mieux profiter des feux d’artifices de ses solistes.

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Quelques jours après le concert du New Morning, je téléphone à Cugny qui confirme cette impression: « Il y a toujours eu des super musiciens, mais là…j’en suis moi-même ébahi. je pourrais faire trois big bands de la même qualité, tant le niveau des musiciens de cette génération est incroyable… ». .

On reparle de sa conception de l’arrangement pour big band, cette manière d’être dans la tradition tout en la sapant par mille petits décalages et pas de côté: « Le problème du big band, c’est qu’il a un son daté. Tu as beau te donner du mal, essayer d’écrire des trucs différents, il n’y a rien à faire, cela va sonner un peu pareil. C’est Gil Evans qui le disait: « Ce son là est terminé ». Mais en fait tu peux quand même jouer avec. Dans cet orchestre, la guitare de Marc-Antoine Perrio permet de casser le son du big band. A l’époque de l’ONJ, le synthétiseur était l’électron libre de l’orchestre… ».

Sur la question de la brièveté des solos impartis aux membres de l’orchestre, Laurent Cugny dit ceci: « C’est toujours un dilemne…Dans le passé, j’ai parfois cédé à la tentation de laisser jouer les solistes, notamment avec l’ONJ. Il faut dire qu’avec des musiciens comme Stefano di Battista on était tellement bien servis…mais on risque toujours de perdre l’orchestre quand on fait ça…. ».

Laurent Cugny a manifestement beaucoup réfléchi à cette question de l’équilibre entre les improvisations du soliste et les arrangements de l’orchestre. Ses conceptions actuelles prennent leur source dans l’écoute critique des enregistrements de Gil Evans: « Jusqu’à la fin des années Gil Evans construit sa musique avec 80% d’écriture et 20% de solos. A la fin des années 60, on remarque un renversement complet dans son oeuvre. Son orchestre joue 80% de solos pour 20% de musique écrite. Au point que c’était parfois frustrant d’aller écouter son orchestre au Sweet Basil, on se retrouvait parfois avec un thème pop pris à l’unisson  suivi de vingt minutes de solo sur le blues comme dans un boeuf…Heureusement , à certains moments,  arrivaient douze mesures merveilleuses où l’on retrouvait enfin l’écriture de Gil Evans… ».

Ce changement de philosophie, à la fin des années 60 , intervient après plusieurs années de silence et de retrait, comme si Gil Evans était arrivé au bout de quelque chose. Il est troublant de penser que Gil Evans, comme le fera plus tard son ami Miles Davis, a interrompu ses activités musicales pendant cinq ans, de 1964 à 1969: « Quand il est revenu, rien n’était plus comme avant. Non seulement la part des solos était devenue prépondérante, mais il avait introduit l’éléctricité dans sa musique. Le disque de 1964, « The individualism est le dernier avant l’autoroute… ».

Après ce détour sur l’oeuvre de Gil Evans, je reparle avec Laurent Cugny de ses  arrangements sur les standards evansiens. Beaucoup sont donc des collages sonores, des mélanges subtils entre plusieurs versions d’un thème, avec ici ou là une introduction, ou quelques mesures rajoutées par Cugny lui-même. Il commente avec humour ce processus de création: « Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de réalité augmentée. Moi, j’ai fait des arrangements augmentés! »

 

Texte : JF Mondot

Dessins : Annie-Claire Alvoët (sur son site www.annie-claire.com on peut découvrir beaucoup d’autres dessins, peinture, gravures de cette plasticienne. Ceux qui désirent acquérir un des dessins illustrant ce blog peuvent lui écrire à l’adresse suivante: annie_claire@hotmail.com)

 

 

 

 

 

 

 

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