Northern Arc @ Jazz sur son 31

Le concert était prévu à l’« Automne club », chapiteau à l’ambiance feutrée que le public a plaisir à retrouver chaque année, mais il est relocalisé dans la plus classique salle Nougaro à cause du vent qui fait rage depuis la veille. Il s’agit pour ce chroniqueur, comme pour la plupart des spectateurs, d’une première rencontre avec ce groupe présenté sous la bannière « jazz européen ».

Morten Halle (saxophones et flûtes), Wenche Losnegard, Liv Ulvik, Anja Skybakmoen (chant), Bjorn Kjellemyr (basse), Borge Petersen-Overleir (guitare), Jakop Hauan (batterie). Jazz sur son 31, salle Nougaro, Toulouse, 19 octobre 2012.

La configuration est inhabituelle, avec pas moins de trois chanteuses – ne se limitant pas, loin s’en faut, au rôle de choristes – dont les voix sont imbriquées ou mises en valeur à tour de rôle, l’un des éléments qui donnent à la formation une indéniable personnalité. La guitare connectée à un synthétiseur se charge, en douceur, d’inviter les spectateurs à s’acclimater à cet univers rock et jazz mais pas jazz-rock, entre chanson et harmonies traditionnelles norvégiennes. Une vocaliste prend le micro, soutenue par ses consœurs. Sur des arrangements bien pensés se fait jour la relecture européenne d’un style farouchement nord-américain (avec guitare granuleuse et éthérée à la Bill Frisell), avec distanciation, comme lorsque l’allemand Wim Wenders tournait Paris, Texas entre le Sud des Etats-Unis et Los Angeles. Le saxophoniste Morten Halle est d’abord en retrait, inséré dans l’ensemble. La ligne de basse est répétitive, le batteur discret aux balais. La mise en sons interpelle, retient l’attention : la musique est parfaitement calibrée, se garde de toute répétition. Elle est séduisante, moelleuse, accessible tout en affirmant son originalité. Aucune démonstration de technique ou de virtuosité ici, chacun est au service de la partition. On gagne en fluidité et en pertinence ce que l’on perd en spontanéité – le propos des Northern Arc est de nous présenter les compositions de chacun de ses membres, pas de se lancer dans des improvisations.

La suite reste dans la même tonalité. Les chanteuses sont parfois mises sur le devant de la scène, mais pas toujours ; elles sont habilement intégrées dans le discours d’ensemble. Le groupe ne joue que des originaux de leur plume : il faut saluer cette démarche consistant à sortir du répertoire des standards attendus). Les harmonies sont intrigantes – leur complexité relative est ce qui rapproche le plus cet univers du jazz. Le groupe a trouvé une ligne artistique qui lui est propre, un « son » cohérent. De très étonnantes bifurcations rythmiques et stylistiques arrivent façon crescendo rapide quand on a enfin trouvé nos marques, le jazz et le free (fermement sous contrôle tout de même) envahissant soudainement et brièvement la musique. Le batteur et le bassiste durcissent le ton, le saxophone évoque Jan Garbarek (réverbération incluse) et le guitariste se mue en fantôme de Sonny Sharrock, sur des chœurs féminins tenant alors du cri. L’aspect rock persiste, des contrechants vocaux surgissent de nulle part selon une autre logique que celle du groove maintenu avec vigueur par l’impeccable bassiste, le sidérant guitariste, tous deux bien servis par la sono). La superposition d’éléments disparates procure des frissons de plaisir mêlé d’inquiétude chez les spectateurs, particulièrement attentifs à ce discours inventif mais sans fioritures. Morten Halle présente les morceaux, avec humour. Il qualifie sa propre composition de « Repetition » de « chanson schizophrénique »…

C’est ensuite un diptyque en hommage à un poète local qui nous est offert : « Two lullabies » dont la première est décrite comme « effrayante ». Les paroles en anglais nous narrent la rédaction d’un poème dans les nuages au-dessus de jardins de banlieue fraîchement tondus et de piscines désertées… Des passages harmonieux sont alternés avec d’autres claudicants, agités. Northern Arc souffle le chaud et l’effroi. Les harmonies sont saisissantes, l’héritage norvégien utilisé à bon escient dans la construction d’une esthétique inouïe. Difficile de ne pas être fasciné par cette dentelle musicale et l’aisance et la précision avec laquelle les musiciens s’emparent de ce matériau. Les coutures sont bien ficelées, mais l’on sent ici et là affleurer des velléités d’expression individuelle… C’est ensuite un passage afro-latino aux tonalités sombres qui nous est donné à entendre, avec toujours un remarquable travail du guitariste, qui n’hésite pas à changer de style et de son en cours de morceau. Les métriques sont précises sans être carrées, la grande technicité des artistes leur permettant de passer en un clin d’œil de la pugnacité à la douceur. Les compositions sont débarrassées de toute note superflue. Mais survient un titre radio-friendly qui flatte l’oreille et frôle la mièvrerie. Il y manque les aspérités qui faisaient la valeur de ce qui précédait. Le saxophoniste passe à la flûte, orientale, sur d’admirables arrangements de voix. Puis c’est au tour du seul morceau instrumental de la soirée, l’absence de voix n’enlevant rien à la qualité de la musique. La composition, signée par le bassiste, est plus simple, l’accent est mis sur l’atmosphère. De la pop produite par le label ECM: en un mot, voilà ce que propose le combo. Le jazzfan pourra toutefois objecter la quasi-absence d’interaction entre les instrumentistes, aimerait parfois qu’un certain lâcher-prise vienne perturber la belle machine. Mentionnons que le rendu dans la salle est d’une grande clarté, même avec des décibels généreusement distribués et le déplacement imprévu déjà mentionné.

“The White O” est une pièce écrite par le saxophoniste pour une pièce radiophonique destinée aux enfants, et déjà enregistrée avec sa formation Oslo 13. Destinée à accompagner une histoire de vikings, j’y entends une évocation de grands espaces gelés, hautes solitudes, chemins dans le brouillard : l’« imaginaire nordique » fonctionne à plein. Les chœurs fredonnent une comptine avant que de se muer en de surprenants youyous, l’association guitare-basse se chargeant de dispenser un rock tellurique. La diversité des ti
mbres est un atout de cette musique immersive, narrative, pleine de suspense. Les autres titres, « Old man », « Min pipa », lents et contemplatifs, étayent l’édifice. Enfin, c’est sur un ostinato à la basse électrique et un roulement de tambour solennel que s’exprime l’une des choristes au premier plan, pour une complainte gutturale. Le morceau incarne et résume la direction que s’est choisie Northern Arc : un mélange des traditions distinctes du songwriting à l’américaine et d’idées trouvant leurs racines en Europe du Nord. Professionnels aguerris, les artistes semblent aussi frais en partant de scène qu’en arrivant. Le rappel prend la forme d’un court a cappella, refrain traditionnel norvégien entonné par les seules chanteuses.

David Cristol

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