Billy Cobham sur son 31

Le répertoire emprunte certes à l’album le plus célèbre du natif de Panama, mais propose aussi de nouveaux titres de sa plume et de celle de ses partenaires Gary Husband (déjà présent dans l’édition 2012 du festival, aux côtés de John McLaughlin) et Ric Fierabracci, toujours dans une fibre jazz-rock musclé. Album-clé paru à la fin de l’année 1973, dont une ligne de basse fit les beaux jours de la formation de trip-hop Massive Attack via l’échantillonnage, et dont Bill Laswell préleva un titre pour lui adjoindre la voix de William Burroughs sur « Hallucination Engine » de Material, « Spectrum » donne aujourd’hui son nom au quartette de Billy Cobham, en l’honneur du quarantième anniversaire de la parution du disque.

Théâtre Jean-Marmignon, Saint-Gaudens, 25 octobre 2013 – Festival Jazz sur son 31

Billy Cobham Spectrum

Gary Husband, k / Ric Fierabracci, elb / Dean Brown, elg / Billy Cobham, d

Les 363 places de la salle du Comminges sont vendues. Billy n’a plus la barbe ni les lunettes qu’il arborait sur les pochettes de ses albums seventies (« The George Duke & Billy Cobham Band Live on tour in Europe », « Total Eclipse »…) Bandeau sur le front, il ressemble à un samouraï des films d’Akira Kurosawa, si ce n’est à Kurosawa lui-même. Régent de la circulation des énergies, le rapport du batteur à son imposant instrument n’est pas sans évoquer les arts martiaux, effet renforcé par un halo de lumière magnifiant venu des pendrillons latéraux. Son jeu est initialement mesuré mais bifurque rapidement vers le jazz-rock haltérophile que l’on sait. Riffs et solos (claviers, guitare, basse) se confondent souvent – une bonne chose, cela permettant d’éviter tout bavardage instrumental, la mise en valeur des compositions s’effectuant avec d’autant plus de netteté. Les grooves sont envoyés avec tout le cran requis – même si les claviers rentre-dedans de Husband tombent parfois dans la lourdeur… Mais il est bon de constater que cette musique n’est pas confinée aux studios de L.A. et peut se traduire convenablement en live. Les lignes de basse produisent des déflagrations à faire s’écrouler le bâtiment, et le degré d’expertise avec lequel elles sont assénées devrait inciter bien des apprentis fusionneux à remiser leur instrument dans son étui – ou à se mettre sérieusement au travail. Cobham ne cultive pas trop le côté vintage, préférant moderniser ses compositions et en proposer de nouvelles, d’une bonne qualité d’écriture. Voici donc de nouveaux tubes en puissance, tourneries enlevées, bien conçues, sans longueurs ni répétition, aptes à séduire les stations de la bande FM adeptes du jeu des milles bornes. Cobham, derrière ses toms, impressionne par sa sonorité, ses roulements dévastateurs, martelant les fûts d’une pluie compacte de coups multidirectionnels. La mine concentrée, il lance un redoutable jam latin-rock. Ses innombrables breaks et fills sont épatants de précision et de punch. Cette musique est entièrement tournée vers l’attaque, les notes et incises se succédant de près, les sons n’ayant guère le temps de vivre, de résonner. On est au cœur du rythme propulsif, pied sur le turbo. Quand il ne joue pas, le guitariste danse. Quand il joue, il mime ses trouvailles harmoniques avec la figure. Et comme tout bon guitar-hero, il aime à triturer les aigus de son instrument. En dépit de cette tendance au cabotinage, Dean Brown n’en reste pas moins un musicien solide, disposant d’une belle variété de sonorités. A l’instar de Kevin Eubanks lors du concert de Dave Holland, c’est un peu son show.

Sur disque comme sur scène, si l’on fait exception de ses débuts chez Horace Silver à la fin des années 60 et de rares incursions « jazz-jazz » (les albums acoustiques « Art of Three », « Art of Four » et « Art of Five »), Cobham aura perpétué au gré des décennies une esthétique aux fortunes diverses mais dont il est l’un des authentiques créateurs, depuis sa contribution essentielle au Mahavishnu Orchestra et sa participation à « Bitches Brew ». Ses concerts sont de bonne tenue, ses albums s’écoutent avec plaisir, les réussites plus nombreuses que les ratages. Le côté démonstratif peut certes étonner de la part d’un musicien qui n’a rien à prouver depuis longtemps (inévitable solo de batterie de douze minutes, qu’il reproduit inchangé depuis quarante ans), mais les spectateurs attendent il est vrai cela de lui. Une ballade, se signalant par le jeu retenu, aérien même, de tout le monde, offre une respiration bienvenue. Pour le reste, métriques et cadences infernales, vrombissements divers se succèdent et jouent avec notre perception du temps. L’affaire se conclut sur un festival de sifflets allègres et ravageurs, émis par un public sans doute plus « rock » que « jazz » (et de toutes générations : les adolescents sont aussi enthousiastes que leurs parents) évidemment conquis. Après le concert, Cobham entreprend d’admirer les peintures qui ornent la salle d’exposition du théâtre, mais les sollicitations sont trop nombreuses pour poursuivre tranquillement la visite. Affable, il converse avec le public, se prêtant au jeu des autographes et échangeant des souvenirs avec les spectatrices et spectateurs, ravis de rencontrer un artiste qui a accompagné leurs vies.

David Cristol

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