Blind : la cornemuse à l’aveugle par Erwan Keravec

Le 30 novembre dernier, le sonneur de cornemuse Erwan Keravec donnait le dernier de douze performances de son programme “Blind” au Théâtre 71 de Malakoff. Ça n’est pas du jazz, mais ça n’est non plus rien d’autre et c’est inouï. Jazz magazine l’a ouï, les yeux bandés comme il se doit.

À l’entrée de la salle de concert, on vous distribue un masque et l’on vous demande de vous bander les yeux. Enfin un concert que l’on ne va pas “voir”, mais “entendre” un point c’est tout. Voire ! On vous prend, un par un, tour à tour, par la main pour vous conduire à votre place. À la voix de mon accompagnateur, je comprends que c’est un homme qui me guide. Comme elle paraît douce à un homme la main d’un autre homme lorsqu’elle est le dernier lien qui vous rattache au monde. Dernier lien ? Et vos oreilles, monsieur le critique musical ? Ah, oui, mes oreilles ! Car nous entrons dans un espace invisible, mais sonore où toutes sortes de trilles se déploient venues de loin, comme de coulisses. « Vous allez pouvoir vous asseoir. Non, tournez-vous… Tenez, là ce sont les accoudoirs. » Je m’assieds donc, tournant le dos à ce que j’imaginais être la scène qui se trouve donc en fait devant moi. La scène ? Mais puisqu’il n’y a rien à voir. Et pourtant, je l’imaginerai, là devant moi, et je l’imaginerai devant moi jusqu’au bout…

Pour l’instant, j’imagine qu’il n’y a rien à voir, puisque j’ai pu reconnaître à l’entrée deux des musiciens parmi les personnes accompagnant les spectateurs bandés vers leurs places. J’imagine donc une bande enregistrée. Elle me rappelle l’ambiance du Trophée Pierre Bédard qui réunit chaque année les sonneurs cornemuse-bombarde du pays Pourlet, lorsqu’entre deux auditions, on entend au loin les autres concurrents régler leurs anches et s’accorder. Aveugle, mais pas totalement innocent…

Contrairement aux jeunes collégiens, aux oreilles encore néophytes, soudain médusés après s’être montrés si expansifs dans le hall du théâtre, monsieur le critique musical reconnaîtra une cornemuse dans ses tous états (car Keravec aime démonter l’instrument pour le faire sonner d’une multitude de façons) et bientôt un saxophone (Clément Dechambre ce soir-là en alternance les autres soirs avec Raphaël Quenehen), une contrebasse (Elise Dabrowski, en alternance avec Hélène Labarrière), des percussions (Héloïse Divilly en alternance avec Philippe Foch)… mais quoi encore ? Ces pas qui nous accompagnaient tout à l’heure, lorsque nous nous installions, sans que nous les remarquions, ne se font-ils pas plus nombreux, plus sonores ? Mais combien étaient-ils à nous accompagner ? Quatre ou cinq, à tout casser. Ils sont maintenant le double, et plus, quinze, vingt, une cinquantaine, une foule, comme si nous étions des milliers, nouveaux spectateurs et leurs accompagnateurs qui vont et viennent par devant, par derrière, nous effleurant, chuchotant dans nos oreilles des paroles indistinctes se mêlant à des froissements, des bruits clapet, de souffle et d’anches diverses.

Et bien que ça bruisse de partout, mon attention reste obstinément tournée vers ce que je considère devant moi comme la scène où je cherche à deviner la contrebasse. J’entends son pizz, dans une espèce de break, puis je la perds, peut-être dans une nappe d’archet que je confonds peut-être aussi avec un souffle continu de saxophone soprano qui se promène alentours et passe souvent dans mon dos alors qu’un contact coude contre coude vient de me faire deviner la présence d’un autre spectateur à mon côté gauche, mais apparemment personne à droite… Je comprendrai, on m’expliquera plus tard, que tous ces sons sont traités électroniquement en direct par Kenan Trévien et que mon fauteuil est équipé de haut-parleurs dont les diffusions sonores ajoutent à la confusion, de la très grande proximité au sentiment d’éloignement comme d’une lointaine vallée…

Il y aura des prairies, des orages, des averses de printemps, des accalmies, des paysages de neige, des villes monstrueuses et des cours de jardins d’enfants, des pianissimos et des tuttis, des rendez-vous sonores imprévisibles, mais “visiblement” prémédités, une écriture en somme qui fait de ce “Blind” un moment aussi captivant qu’étourdissant, jusqu’à ces chuchotements qui nous invitent à retirer nos masques, mais si indistincts que l’on n’est pas sûr de comprendre et que cette hésitation à se découvrir les yeux prend une dimension sonore… tant le silence public est tuilé par-dessus l’extinction de la performance musicale. On ouvre enfin les yeux pour découvrir debout parmi nous les cinq performeurs, découvrir encore qu’il n’y avait pas de scène, que nous étions assis par groupes de deux paires de fauteuils dos à dos, et nous revenons à la lumière du hall d’entrée tout ébloui de ce que nous venons d’entendre.

C’était au Théâtre 71 de Malakoff, l’une de ces rares scènes nationales où la musique fait l’objet d’une véritable programmation, d’authentiques choix artistiques, et ne résulte pas d’un feuilletage de catalogue de tourneur pour agrémenter au petit bonheur une programmation théâtrale de musiques “pas prises de tête”. Jeudi prochain, on y entendra le musicien résident des lieux, le violoniste et compositeur Régis Huby pour la création d’un nouveau répertoire “Ellipse” par un grand ensemble réuni autour du Quatuor IXI (Régis Huby, Théo Ceccaldi, Guillaume Roy et Atsushi Sakaï) avec Matthias Mahler, Catherine Delaunay, Jean-Marc Larché, Pierre-François Roussillon, Marc Ducret, Pierrick Hardy, Bruno Angelini, Illya Amar, Claude Tchamitchian, Guillaume Seguron et Michele Rabbia… excusez du peu. Et lorsque l’on connaît la plume de Régis Huby, on se doute qu’il n’a pas réuni ce all stars pour faire joli sur l’affiche. • Franck Bergerot

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