Bœuf endimanché et Grande Loterie à La Grande Boutique

Chaque année, tous les dimanches de septembre, La Grande Boutique de Langonnet, une espèce de nulle part aux allures de centre du monde (au sens de plaque tournante et non de langonneto-centrisme), accueille les bœufs endimanchés : musique, poésie et arts plastiques s’y croisent et s’y décroisent. Et, le dernier de ces dimanches, Grande Loterie…

Arts plastiques ? Ils y ont toujours eu leur place qui leur a été donnée par la chorégraphe et plasticienne Cécile Borne autrefois partie prenante de la création du lieu. Et les Endimanchés ont toujours associé musique au rez-de-chaussée et installation à l’étage. Cette année, l’installation renvoyait à la thématique de la saison à La Grande boutique : la célébration du Dada… pas du cheval, mais du mouvement né il y a 100 ans, au Cabaret Voltaire de Zürich. Imaginé par Achille Berthou, Denis Colin et Julien Lannou, cette installation tout en carton d’emballage est une représentation de l’Europe en guerre, ses ruines, ses tranchées et ses barbelés. Et chacun de ces Endimanchés accueillaient une performance, ce dimanche 18 décembre, les trois plasticiens en uniforme guerrier stylisé (et l’on s’attendait à chaque instant à voir surgir à leur côté le fantôme de Hugo Ball) évoluaient parmi leurs tranchées sur les improvisations d’un quartette emmené par le violoniste Pierre Droual, maître cérémonie de la Grande Loterie du jour, d’où l’on va voir que l’esprit de Dada ne fut pas oublié lorsque l’on passa au rez-de-chaussée.

Faustine Audebert, Loeiza Beauvir, Gigi Bourdin, Alice Hemerych, Rozenn Tallec, Marthe Vassalo (chant), Pierre Droual (violon, maître de cérémonie), Youenn Rouhaut (violon 5 cordes), Thomas Felder, Jacky Mollard (violon), Gauthier Colléaux (violon, récitant), Brian Ruellan (trompette), Antoine Péran (flûte traversière baroque), Sylvain Baroux (flûtes traversières, doudouk), Olivier Catteau (clarinette), Etienne Cabaret (clarinette basse), Jeff Alluin, François D. (piano), Maxime Le Breton (piano), Timothée Le Net (accordéon), Eric Thomas (guitare), Bastien Fontanille (banjo, synthétiseur), Hélène Labarrière (contrebasse, marraine), Dylan James (contrebasse), Antonin Volson (batterie, contrebasse), Benoît Guillemot (batterie), Jean-François Reibec, …

Grande Loterie ? Lorsqu’en 2012, Bertrand Dupond, l’âme de la Grande Boutique demanda à Hélène Labarrière d’animer un bœuf pour le dernier de ces dimanches de décembre, elle rechigna, puis accepta à condition d’en définir la règle du jeu : ainsi naquit la Grande Loterie dont les principes ont évolué au fil des années, la première d’entre elles étant que le maître de cérémonie désignerait d’une année sur l’autre son successeur. Ainsi, a-t-on dans ce rôle, l’accordéoniste Janick Martin, les clarinettistes Etienne Cabaret puis Christophe Rocher, cette année le violoniste Pierre Droual. Chacun d’eux étant chargé du recrutement, ce dispositif (et un terreau régional fertile en musiciens émergeants) garantit une relative rotation.

Pour ce qui est de l’exercice de la loterie, les musiciens répondant au recrutement de la saison reçoivent un numéro en s’inscrivant. Une main innocente du public tire un numéro qui donne l’effectif qui va jouer – du duo au quintette –, puis une roue garnie de dés numérotés va désigner les musiciens nécessaires à cet effectif : ainsi, les musiciens sont réunis par le hasard, tout comme est décidé l’instrumentation. Et le tirage se poursuit jusqu’à ce que tous les musiciens aient joué.

On ne détaillera pas chacune des combinaisons qui se sont ainsi constituées au cours de deux sets séparés d’un entracte, mais on pourrait en faire une vitrine possible de la diversité et de la vitalité des musiques en Bretagne, dont la Grande Boutique et sa structure de diffusion, Le Plancher, ainsi que le dispositif pédagogique de haut niveau Breizh Akademi qu’y a mis en œuvre Erik Marchand, se portent garants. Tout ça dans une esprit ludique, une gaîté revendiquée qui est au cœur de cet exercice de partage à l’improviste, de prise de risque et d’initiative dans l’instant et de rencontres transgenres, que la référence à Dada encourageait cette année jusqu’à l’insolite, lorsque l’on vit notamment Bertrand Dupond, jocker (une figure inscrite dans la règle du jeu) invité à se joindre à l’une des formations, se lancer dans les lectures d’un texte délirant d’Alfred Jarry sur le chemin de croix du Christ à bicyclette, alors qu’à son côté la chanteuse Loeiza Beauvir passait d’une gwerz à une chanson montmartroise.

On y vit aussi le violoniste Gauthier Colléaux échanger son violon contre un recueil de Tristan Tzara dont, en ouverture, Alice Hemerych avait déjà récité un texte. Quant à Gigi Bourdin, bien connu des enfants pour sa participation aux Ours du Scorff, grand habitué de La Grande Boutique où il affiche toujours une incompréhension bonhomme pour tout ce qui s’y passe, après s’être retrouvé coincé entre Tzara et une espèce de playstation musicale diffusant une zapping électronique “zornien” sans parvenir à vraiment en placer une, protesta qu’il chanterait bien une petite chanson à répons, ce qu’il fit, avec un final tout à fait surréaliste, où une jeune femme livrant chez un marquis des oranges (qu’auparavant l’on a vu mûrir au fil d’une nombre interminable de couplets) se trouve face à un homme allumant sa pipe avec la queue du chat…  Dada !

Chanteurs et chanteuses sont, en Centre Bretagne, chez eux / chez elles, et ce qui nous valut, sur une improvisation orientalisante de Jacky Mollard et Jeff Alluin autour de la consigne « do mineur », l’interprétation chantée par Faustine Audebert d’un texte halluciné du chanteur traditionnel André Drumel, enfant de Quelven, revisitant la figure de Quasimodo. La “république des violons”, à l’honneur dans la dernière édition de la Kreiz Breizh Akademi, se tailla la part du lion, avec des gestes couvrant un vaste éventail, des musiques traditionnelles à la musique contemporain, du classique au jazz, comme toujours très présent à La Grande Boutique où il entre tantôt par la grande porte tantôt par le trou de la serrure. Et si j’ai noté en particulier le nom d’un pianiste, Maxime Le Breton, qui, lors de deux apparitions pourtant fort discrète, m’a semblé toujours faire sens, je ne résiste pas à rapporter le duo d’Hélène Labarrière avec Marthe Vassalo, la contrebassiste démarrant dans un grand dérapage free autour de quelques notes pédales, la chanteuse (que l’on s’attendait à lui voir opposer une grande gwerz épique) jouant l’interloquée, et partant d’un grand éclat de rire dont elle fait sa partition de départ, vers des vocalises aboutissant à une texte chanté en anglais. Magistral ! Et mes excuses aux oubliés de cette chronique plurielle…  • Franck Bergerot

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