Le chant profond de Clotilde Rullaud et Alexandre Saada

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Après un premier album, A Woman’s Journey, qui leur a valu des brassées de fleurs de la part de toute la critique, on était curieux de voir sur scène, en l’occurrence celle du New Morning, le duo Clotilde Rullaud-Alexandre Saada (aka Madeleine et Salomon)…

Clotilde Rullaud (voc), Alexandre Saada (p), au New Morning le 15 juin 2016

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Le concert d’Alexandre Saada était précédé d’une première partie qui fut pour moi une révélation. Il s’agit du groupe d’Olivier Hestin. Ce trio se compose d’Alexandre Saada (p), de Martial Bort (g), et d’Olivier Hestin (batterie, percussions, raquettes, boîte à meuh, klaxons, composition). Quel trio incroyable! Il semble s’être donné pour tâche de réconcilier tous les contraires: voici une musique à la fois très écrite et d’une liberté totale, débridée et ascétique, enfantine et sophistiquée, jouée par trois musiciens hilares et hyper-concentrés. Ils donnent parfois l’impression de gamins en train de s’arroser avec des pistolets à eau dans la cour de récréation. Et pourtant, quelques secondes plus tard la musique acquiert une force dramatique sidérante…

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Le maître d’oeuvre de tout ce tohu-bohu savant et architecturé est donc le batteur, percussionniste, poète, Olivier Hestin. A ma courte honte, j’avoue que je ne le connaissais pas. Il adjoint à sa batterie tout un ensemble d’objets hétéroclites que j’ai du mal à identifier. Visuellement cela donne sur la scène du New Morning un cercle de petits totems, avec des objets métalliques verticaux qui sont entre la quille et l’obus, et dont il tire des effets harmoniques et poétiques remarquables. Le trio propose des configurations musicales très variées. Il est notamment très à l’aise dans l’exploration de motifs répétitifs, ou faussement répétitifs. Alexandre Saada au piano, possède l’art d’établir un groove hypnotique, avant de le faire monter insensiblement mais inéluctablement jusqu’au paroxysme de la tension. On a l’impression de voir un orage se lever sous ses doigts. Je reparlerai d’Alexandre Saada plus tard et ne vais donc pas dévoiler maintenant tout le bien que je pense de son jeu. Parlons plutôt de son complice, le guitariste Martial Bort.
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Il fait une utilisation très intelligente, très personnelle de certains effets guitaristiques classiques, pédale wah-wah, ou effets rappelant la guitare pedal steel utilisée dans le folk. Il donne une réplique acérée et rieuse à Alexandre Saada sur les tourneries hypnotiques que celui-ci met en place. Il sait aussi jouer le blues avec lyrisme et intensité. Il sait faire en réalité beaucoup de choses réconciliant l’intelligence et l’émotion. Cette première partie se termine par un moment complètement fou (mais avec ces trois gars, la folie est toujours musicale…). Voici qu’Alexandre Saada décide de mettre des balles de ping-pong dans son piano, et d’envoyer quelques-uns de ces projectiles sur tout le bazar percussif d’Olivier Hestin, obtenant des tintements variés et aléatoires du plus bel effet. Olivier Hestin renvoie quelques balles, s’amuse avec une boîte à meuh dans une main et un klaxon dans l’autre, cela semble un moment très libre et très joyeux, mais voilà que sans crier gare la musique décolle avec une vertigineuse intensité. En un clin d’oeil on passe de la fantaisie à l’envoûtement. Tel est le miracle accompli par ce trio de musiciens qui fait du saute-mouton sur toutes les délimitations habituelles. Une révélation, vraiment…

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Je ne connaissais pas la musique d’Olivier Hestin, mais je connaissais celle de Clotilde Rullaud et d’Alexandre Saada. Leur disque A Woman’s journey est une grande réussite. C’est un voyage poétique dans l’univers de la protest song américaine chantée par des femmes. Le premier morceau du concert est Little girl blue. Cette chanson de Rodgers et Hart, tendre et déchirante, dont Nina Simone et Janis Joplin, ont donné des interprétations inoubliables, raconte l’histoire d’une petite fille qui s’ennuie, qui s’ennuie tant qu’elle finit par compter les gouttes de pluie qui tombent sur son visage. Il faut s’arrêter un instant sur le répertoire choisi par le duo. La solution de facilité eût éte évidemment de se contenter des chansons les plus ouvertement politiques (de type Strange Fruit). Mais le duo a choisi de brasser plus large. Car tout est politique, en réalité. L’ennui d’une petite fille autant que les corps martyrisés de Strange Fruit. La première réussite de ce duo, c’est d’abord d’avoir constitué un répertoire en dehors des sentiers battus. Un répertoire dans lequel une chanson typiquement protestataire « No government » va cotoyer une chanson pop apparemment plus légère, Swallow Song, composé par Mimi Baez et Richard Farina, ou encore cette extraordinaire chanson de Janis Ian, At Seventeen (1975) qui commence par des mots qui tombent comme la foudre: « I learned the truth at seventeen/ That love was made for beauty queens ». De l’ennui de la petite fille à l’amertume de l’adolescente discriminée par des canons de beauté oppressants, on mesure la cohérence du répertoire choisi par Clotilde Rullaud et Alexandre Saada. Il s’agit bien du parcours d’une femme à tous les âges de sa vie: A woman’s journey.
Revenons aux deux musiciens. Dès le premier morceau, little girl blue donc, on a retrouvé ce qui nous avait tant charmé sur le disque. Cette voix de Clotilde Rullaud, qui tisse une intimité étonnante avec l’auditeur.

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Cette voix profonde, vibrante, habitée, est le vecteur idéal pour des chansons à forte intensité émotionnelle. Les graves qu’elle trouve sont irisés de mille nuances. Dans cette tessiture, elle évoque Jeanne Lee. C’est ainsi qu’elle chante Little girl blue ou Four Women, bouleversante chanson écrite et chantée par Nina Simone, dont le début donne la chair de poule: « My skin is black/my arms are long/ my hair is wooly (note: crépus)/my back is strong/ strong enough to take the pain ». Mais sur Strange Fruit, qui arrive vers la fin du concert, Clotilde Rullaud procède différemment. La chanson est psalmodiée plus que chantée. Et chaque accord posé par Alexandre Saada ressemble à un sanglot. A d’autres moments, sa voix se montre capable de surprenants éclats de violence. Comme dans No Government, où elle se livre à une improvisation débridée qui injecte une énergie vitale dans le concert. Bref sa palette est très large puisqu’elle va du plus intime au plus extraverti. Parfois elle prend sa flûte, pour donner des couleurs supplémentaires à son interprétation.
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Derrière la chanteuse se trouve un écran sur lequel, à quatre ou cinq moments du concert sont projetées des images qui ne sont jamais platement illustratives mais toujours en résonance poétique un peu décalée avec les chansons ( visage sublime d’Anna Karina dans Vivre sa vie, autre beau visage d’une pasionaria américaine délivrant un discours vibrant et passionné sur la chanson No Government…).

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Si la voix de Clotilde Rullaud est parfois sublimée par les images projetées derrière elle, elle l’est plus encore par le piano d’Alexandre Saada. Je crois que je n’avais jamais entendu d’accompagnement aussi fin. La première expression qui me vient est celle d’un accompagnement intérieur. On a l’impression que les accords qu’il pose sur le piano réfléchissent la songerie intérieure qu’en lui la chanson suscite. D’une certaine façon, il chante lui-aussi, même si c’est de manière plus souterraine. C’est donc en réalité un chant profond à deux voix que nous propose ce duo…
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Plus le concert avance, plus je me dis qu’il n’accompagne pas seulement le chant de Clotilde Rullaud, mais qu’il oriente aussi l’écoute du public. Mais il n’y a pas que ça. Alexandre Saada a le secret de faire beaucoup avec très peu. Donnez-lui trois brins d’herbes, il vous ébauche une forêt tropicale. Sur certains titres , où son accompagnement semble à la première écoute minimal, il se montre capable de développer un propos d’une extraordinaire intensité. Il a ce secret de savoir faire hurler le silence, de le rendre habité et vivant. Parmi les choses remarquables qu’il sait faire, je note cet art d’installer des accords répétitifs, hypnotiques, qu’il sait modeler imperceptiblement (par de léger décalage, l’utilisation de la pédale, le toucher) pour les transformer en groove irrésistible. Alors , où est le secret d’un tel accompagnement? Dans une interview à paraître dans le prochain numéro de Jazz Magazine, Alexandre Saada levait un petit coin du voile: « Accompagner c’est accompagner la respiration de l’autre…je sais exactement à quel moment va respirer la chanteuse que j’accompagne… ».
Le concert se termine par le standard I got you under my skin, chanté en Français et en Anglais. Une fois n’est pas coutume, la version en Français (dûe à Joséphine Baker) est plus jolie et élégante que l’original. Là où I got you under my skin avait des relents un peu égrillards, le « Vous faîtes partie de moi » trouvé par Joséphine Baker donne une élégance mélancolique à la chanson. Avec le choix de cette version française, le duo restait fidèle à cette esthétique de l’intériorité et du chant profond qui aura valu au public du New Morning d’ineffables moments de musique.

Escritas: Jean-François Mondot
Peinturas: Annie-Claire Alvoët
(Autres dessins et peintures de l’artiste visibles sur son site www.annie-claire.com )