Charlie Jazz Festival a vingt ans : Jowie Omicil, Chucho Valdes sous les platanes de Fontblanche

Charlie Jazz Festival a vingt ans (7-8-9 juillet)

Ce sont les vingt ans de ce festival sudiste si attachant, qui fait sonner le jazz dans le superbe domaine de Fontblanche, de près d’un ha, entre les deux communes de Vitrolles et des Pennes Mirabeau (13). Un festival convivial, estival évidemment ( c’est le premier week end des vacances), très chaleureux, où le temps s’écoule doucement sous la voûte étoilée des platanes. Il fait bon se promener dans le parc, voir les expos de photos dont celle de Gérard Tissier, « l’œil » du festival, de trouver toujours fidèles, le stand des labels indépendants des Allumés du Jazz, de déguster les produits des exotiques food trucks, de goûter au vin bio Pinchinat qui célèbre Vénus: 3 jours d’une grande fête polyrythmique, incandescente, aux  couleurs chatoyantes.

Une édition un peu spéciale donc, à la programmation riche et cohérente : on se souvient en 2017 des cinquante ans de la mort de John Coltrane d’où la belle affiche du premier soir : faire venir le quartet de Pharoah Sanders, sur la scène des platanes,  après le quartet de Shabaka Hutchings, saxophoniste londonien « rookie », avec sa formation la plus appropriée pour la circonstance,The Ancestors. Malgré les thématiques exotiques des soirées suivantes qui emmènent  en Orient et dans les Caraïbes, place est faite aussi aux déambulations des  fanfares, aux plus jeunes générations, avec des groupes prometteurs PJ5, OZMA, le Bus rouge. Il y a aussi de l’inédit avec la création du projet  Wilderness du quartet du guitariste Rémi Charmasson, après une création en résidence au Moulin à Jazz.

Chroniquer du jazz ou d’autres musiques/disciplines culturelles n’est pas toujours simple. Difficile parfois de concilier toutes ces vies…Ceci pour expliquer que je ne saurais vous parler de la première soirée, ratée pour des raisons professionnelles et familiales. Je n’ai donc pas vu le partenaire privilégié de Coltrane, de l’aveu même de Rollins, « celui qui a su s’emparer du son de Coltrane », dans un message d’amour et de paix, toujours d’actualité. On a sans doute voyagé avec ses impressions de voyages Egypte ou Japon, ces irruptions de free sauvage:« The Creator has a master plan»?Pharoah Sanders

Pour la deuxième soirée, le samedi 8 juillet, en route pour la Caraïbe avec une première escale haïtienne : ce musicien au nom extraordinaire Jowee Omicil, a la bougeotte, ce qui justifie le bon mot des Inrocks « Sans Omicil fixe ».

Ce poly instrumentiste (clarinette, saxophones divers, flute piccolo…) réinjecte dans le jazz, les sons de la Caraïbe et donc de l’Afrique originelle : gospel de son enfance, jazz qui pousse jusqu’au free et rythmes tournants du monde entier, sans oublier la soul. Peut être est- ce cela la musique créole, ces rencontres musicales, ce « wole » ou cri de joie. D’origine haïtienne, ayant fait ses études au Berklee College de Boston, il a joué avec le maître de l’harmolodie Ornette Coleman, accompagné Roy Hargrove mais aussi Pharoah Sanders- le lien est donc fait avec la soirée précédente. Il joue des titres de son Let’s B asH, son dernier album chez Jazz Village, le label qui a produit récemment  le Marseille d’Ahmad Jamal.

Le personnage a un look et une posture très remarquables.

Et il nous offre un show, un road movie musical : ça commence par une « Bohême » très surprenante, pas celle de Puccini évidemment, celle de Charles Aznavour, un fredon de « Sur le pont d’Avignon; fait-il vraiment le pont justement entre la musique populaire d’aujourd’hui et le jazz d’autrefois, version néo orléanaise à la Bechet dans des morceaux comme « Asi Pare »? Avec la mélodie au premier plan, le corps remue comme dans un bal de samedi soir, les couleurs et les sons tournoient devant la toile tendue sur le fond de la scène des platanes. Protéiforme ou dispersé, exubérant à l’extrême, avec un véritable propos musical? Je suis perplexe…_Jowee Omicil

Mais il est bientôt l’heure « caliente » : ce soir, Port au Prince n’est pas si loin de Miami et de la Havane, elle-même, à un peu  plus de 300 kms des côtes américaines. Le public est arrivé en cette dernière partie de soirée, pour entendre le quartet du pianiste cubain. Ils ne sont que quatre mais quel feu! Les platanes s’embrasent d’ailleurs ( chapeau, les metteurs en lumières du Charlie Jazz Festival)IMGP9538_Chucho Valdès 4tet.

 

Grand tenant de la tradition du latin jazz made in Cuba, d’une identité très forte depuis son groupe des années soixante dix, Irakere, Chucho ValdesIMGP0038_Chucho Valdès préfère s’exprimer en espagnol  plutôt qu’en anglais : il me semble que s’étend l’ombre de Dizzie Gillespie (« Manteca »), de Chano Pozo , de Mongo Santamaria, l’histoire du jazz et des musiciens cubains avant la révolution castriste, de tous ces rythmes mambo, rumba qui envahirent la planète. Chucho Valdes, pianiste virtuose, est capable de passer des rythmes asymétriques des musiques orientales, arabo andalouses par exemple, puisqu’il a vécu en Espagne, au classique Rachmaninov et Chopin – ce n’est pas cependant ce qu’il réussit le mieux, pour revenir aux standards, à la salsa épicée. Avec une belle vigueur pour ses soixante et seize ans, il joue avec ce sens de l’impromptu, de l’instantané, du swing. Le percussionniste Yaroldy Abreu a occupé le plus longtemps le plateau, infatigable aux congas._Yaroldy Abreu - Chucho Valdès 4tet

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Même s’il manque ce soir, les divinités yorubas convoquées par des tambours batas, ce fut quand même la fête du rythme ! Vitalité, joie de vivre, communion avec le public qui se rapproche pour le final, obtenant des rappels nombreux, qui empêchent les musiciens de quitter la scène.scène vitrolles

Mention spéciale d’ailleurs  au contrebassiste Yelsy Heredia  qui conjugue à sa pratique de l’instrument un vrai talent de meneur et de chauffeur de salle.  Peu de barrières à Charlie, photographes, pros, public se pressent simplement, dans le plaisir d’approcher les artistes.

IMGP9535_Yelsy Heredia - Chucho Valdès 4tet

Reconnaissons que le lieu envoûtant, l’organisation impeccable due aux bénévoles fidèles et actifs, les vacances qui démarrent, les musiques enfin, font de cette manifestation un rendez-vous incontournable : Charlie Jazz festival éclaire les premiers feux de l’été. Souhaitons lui de continuer longtemps son aventure musicale.

 

Sophie Chambon

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