Chicago Creative Music meets the French Free Improv underground

Ne s’insérant dans le cadre d’aucun festival, ce concert aux configurations inédites est né de l’initiative conjointe du batteur Michael Zerang et du bassiste Heddy Boubaker, en marge du projet « The Bridge » qui s’est tenu la veille dans la ville rose (et dont l’occurence inaugurale a été relatée par Franck Bergerot sur ce même blog). Un bouche-à-oreille sans tapage et le nom des invités-surprise tenu secret jusqu’à la dernière minute n’ont pas empêché les spectateurs de se bousculer au portillon, les retardataires se voyant refuser l’accès à la cave de la petite pizzeria… Au sous-sol, pour les autres, ce fut un grand moment de bonheur…

Porte de la Fontaine, Toulouse, 17 octobre 2013.

Michael Zerang (b), Sebastien Cirotteau (tp, saxhorn alto), Florian Nastorg (bs), Heddy Boubaker (elb)

+ invités :

Douglas R. Ewart (fl), Famoudou Don Moye (perc), Jean-Luc Cappozzo (tp), Piero Pepin (tp), Walkind Rodriguez (tp).

Le quartette aux trois-quarts local et au quart chicagoan s’ébroue vigoureusement pendant quelques minutes, avant que ne se dessinent les arabesques de Sébastien Cirotteau sur une plage plus contemplative. La musicalité innée de Zerang, figure incontournable de la Cité des vents (il est d’ailleurs présent dans le film portant ce titre, réalisé par Gil Corre en 2002 et dont l’on attend toujours une édition en DVD – on peut y entendre en concert et en entretien Ken Vandermark, Nicole Mitchell, Fred Anderson, Von Freeman, Ellen Christi, Kahil El’Zabar, Jodie Christian et bien d’autres…) lui permet de s’intègrer sans mal à une esthétique orientée « improvisation européenne ». Il est bien rare d’entendre Cirotteau jouer autant de notes, même s’il est vrai qu’elles ne sont pas dans un mode classique… Boubaker, fidèle à lui-même, est préoccupé par des notions de volume, d’attaque et de précision des sons qu’il projette dans l’espace par le truchement de son instrument, recourant à divers effets électroniques. Il réalise de fait des choses tout à fait inédites à la basse électrique, s’en servant ici comme d’une mbira (aux sonorités toutefois aliénées), faisant ensuite appel à des ustensiles divers – au premier rang desquels un fouet de cuisine. Il se fait aussi percussionniste en maniant colliers de coquillages et maracas peu orthodoxes. Zerang lui emboîte le pas sur un quasi-groove tout en faux départs. Slaps cuisants, saxhorn en verve et baryton télescopique. Harmolodic funk rebirth ? A ceci près que personne ne solote vraiment, la notion de collectif omniprésente, l’ego aux oubliettes depuis lurette, chacun trouvant l’équilibre subtil entre force de proposition et art de se taire. Zerang est tout à fait engagé dans la musique mais il laisse à ses partenaires le soin de décider des virages que prennent ces pistes improvisées. Il manipule avec une douceur remarquable les éléments de la batterie – en cela il évoque Don Moye, présent dans la salle, lui non plus guère sensible à la notion de « frappe » que l’on associe parfois aux instruments de percussion, préférant employer à leur égard d’autres termes et techniques.

Zerang fait advenir des sons aigus en frottant ses caisses claires tandis que Boubaker siffle et souffle dans de curieux objets, alternativement ou simultanément, avant de manier l’archet. Nastorg emprunte à John Zorn la technique du pavillon bouché par opposition du genou pour stopper l’émission. Du saxhorn s’échappent des sons gutturaux, pour une pièce grinçante et grisante. Les atmosphères sont dissipées sitôt qu’elles menacent de s’installer – ici, on ne stagne pas. Cirotteau se tourne vers l’une de ses spécialités: un souffle puissament infiltré dans les tuyaux, sans production de notes, remplacées par des sonorités intenses qu’il maintient puis interrompt brusquement – le trompettiste a donné des concerts entièrement centrés sur cette pratique. Nastorg crée des volutes tournoyants, et c’est un essaim de guêpes en pétard qui se précipite sur l’auditeur.

Et ce sont Douglas Ewart, Don Moye, Jean-Luc Cappozzo et deux formidables trompettistes de la scène locale, entendus dans maintes formations avec un égal bonheur, qui rejoignent le quartette. Entrée en matière avec un trio flûtes de bambou / maracas / percussion. Les trompettistes donnent leur point de vue. Un rythme enlevé et nettement africain s’affirme, à l’initiative de Moye, qui est dedans, dans une sorte de transe sitôt les mains posées sur les congas… Cappozzo joue straight une fois n’est pas coutume. Nonette honnête, personne ne marchant sur les sons du voisin malgré l’exiguité de l’espace et la multiplication des sources; la lisibilité est permanente. On s’éloigne de toute gravité en faveur d’un free happy, Walkind Rodriguez ne pouvant réfréner l’appel de la danse, dans laquelle il se lance spontanément sans quitter l’unisson avec les bois et la conque de Pepin. Des riffs martiaux façon Arkestra se superposent à une flûte affolée. Le groupe ad hoc est uni, la joie palpable de players rayonnants gagne l’assistance. Différentes combinaisons se forment et puis s’effacent, sans préméditation, selon les motifs et textures que chacun souhaite apporter. Les univers de l’Art Ensemble, de l’Exploding Star Orchestra, de Wadada Leo Smith et d’Axel Dörner ont fusionné lors de ce second set.

Après le concert, Zerang, Douglas et Moye, d’une simplicité et d’une gentillesse remarquables, nous régalent d’anecdotes sur divers moments de leur parcours… Les souvenirs affluent dans une hilarité tonitruante.

Christine Wodrascka (qui vient de signer un nouvel album en piano solo, « Linéaire »), Joëlle Léandre, de relâche entre deux concerts toulousains, ainsi que de nombreux mélomanes ne masquent pas leur enthousiasme…

Actualité Famoudou Don Moye: sortie du CD d’Archie Shepp « I hear the Sound », 5 novembre.

Actualité Douglas R. Ewart:

sortie du CD « Voice Prints » avec Yusef Lateef, Adam Rudolph & Roscoe Mitchell, 19 novembre +  tournée française avec « The Bridge ».

Dessin en une de Walkind Rodriguez, « Ingredientes », octobre 2013.

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