Chroniques de la mer gelées par Marc Ducret au Triton

C’est un nouveau programme que Marc Ducret présentait ce soir 11 avril au Triton des Lilas, Chroniques de la mer gelée, œuvre de musique de chambre semi-écrite. Un programme qui dès sa création s’avère comme l’un de ses plus aboutis, peut-être parce qu’il est l’aboutissement de différents travaux antérieurs d’intertextualité entre littérature et musique. Programme repris demain soir, samedi 12 avril toujours au Triton.

 

Le Triton, les Lilas (93), le 11 avril 2014.


Marc Ducret (guitare électrique, guitare acoustique soprano, récitant, composition), Anne Magouët (chant soprano), Christiane Bopp (trombone), Sylvaine Hélary (flûtes, récitante), Noémi Boutin (violoncelle, récitante), Antonin Rayon (piano, clavecin, piano).

Textes de Franz Kafka, Robert Louis Stevenson, Henri Michaux…


La motricité de l’écriture rythmique m’a d’abord fait pensé à Stravinsky. Puis, plus précisément, s’est imposé le souvenir de L’Histoire du Soldat que j’avais entendue récemment à l’Opéra Bastille dans une merveilleuse version de l’Intercontemporain (inégale du côté des cuivres, mais merveilleuse par l’interprétation “chorégraphiée” du texte de Ramuz par Jacques Bonaffé… fermons la parenthèse). Souvenir suscité par cette droiture antikitsch commune au tandem Ramuz-Stravinsky et au tandem Ducret-Kafka (si toutefois le texte récité par Ducret était bien de Kafka… le contraire étant peu probable). Où Ducret se livre à un exercice qu’on lui connaissait déjà sur un extrait de la scène 6 de l’Acte II des Femmes savantes qu’il aime à réciter en phrasant à l’“unisson” de sa guitare (« Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille… », voir le morceau Une scène surtout se reproduisait chaque jour sur le disque du Marc Ducret Trio autproduit “L’Annexe” de janvier 2002, passage où l’on trouve l’explication du titre du morceau présent sur différentes albums, Ce sont les noms des mots sur les albums). Exercice ? La perfection qu’il atteint ici – placement de la voix, phrasé, intonation, justesse du rapport à la “neutralité” du texte, adéquation du rapport voix-guitare – n’autorise plus à parler d’exercice.


Mais on aurait tort de s’arrêter ici à cette récitation-phrasée sur l’instrument comme à ce rapprochement avec Stravinsky, même si l’on sait Ducret grand admirateur d’Igor. Celui qui aurait pu craindre à un moment voir son œuvre se figer dans celle de top model de la guitare, s’impose ici comme un véritable compositeur, nourri d’une très large fréquentation du patrimoine musical, proposant une authentique musique de chambre pour instruments acoustiques et guitare électrique, où l’improvisation, si elle persiste, ne fait plus abili. Ce qui me ramène à mon incompétence de jazz critic habitué à chroniquer avec le vocabulaire étroit de “la rythmique discrète mais efficace”,  du chorus de 32 mesures et du “solo qui envoie”. Tout au plus saurai-je souligner les couleurs, les alliages sonores constamment renouvelés dans les parties homophoniques, la conduite des basses continues et des polyphonies, le placement de la guitare électrique dans cet environnement fragile, l’adéquation de l’écriture au jeu de chacun des instrumentistes choisis, cette motricité rythmique de l’écriture qui se limite pas à la référence à Stravinsky du premier morceau, l’intime intrication de l’écrit et de l’improvisation où Christiane Bopp, Antonin Rayon et Sylvaine Hélary se glissent avec une liberté de propos égale à leur attention au (con)texte, la reprise (étendue à l’orchestre) de Quelle Histoire?, solo de violoncelle composé pour Noémi Boutin qui lors de sa création à l’Atelier du Plateau m’avait laissé perplexe,  trouvant ici toute son autorité, pas seulement dans ses parties étendues à l’orchestre, mais jusque dans les parties solo de violoncelle.


À ceux qui craindraient de regretter le Ducret guitariste, je signalerai que son jeu instrumentale trouve ici sa place dans de belles plages improvisées, ou mêmes “lues” , car je suis frappé par la continuité entre son jeu et les phrases, voire les très longues séquences qu’il écrit pour ses comparses et pour lui-même au point de ne plus trop faire la part de l’improvisé et de l’écrit dans les solos de chacun. Avec, à au moins deux reprises, l’impression que la guitare déclame, à son tour et seule, la transposition de quelque texte littéraire, tant on croit y retrouver l’intonation et la respiration rythmique du  récitant Ducret. Autrement dit, il y a là une cohérence qui vient coiffer toute son œuvre antérieure dont de nombreuses étapes nous préparaient à ce nouveau programme : outre les citations de Philaminte et Bélise mentionnée plus haut, l’album “Qui parle ?” (2003), le concert Un sang d’encre donné en 2005 avec les étudiants en musicologie de Tours, titre repris pour un travail avec Franck Vigroux, Antonin Rayon, le comédien Jean-Marc Bourg et la chanteuse Géraldine Keller, et toute une chronologie qui a forcément échapper à mon attention d’amateur de dixieland.


Je n’ai pas mentionné les contributions d’Anne Magouët, chanteuse soprano, dont les qualités vocales ne sauraient être concernées par la réserve initiale que j’eus lors de sa première intervention. L’instrument lyrique qui est le sien me paraît toujours un peu anachronique dans pareil contexte, tant il me paraît marqué socialement et historiquement daté (question qui m’était déjà venue dans ces pages le 29 septembre à propos de Scene du compositeur Jonathan Harvey donnée par l’Intercontemporain à la Cité de la musique). Et pourtant, il en résulte de l’irruption de ce “chant lyrique” une espèce d’arrière-plan révélé, par le “compositeur-dramaturge” du programme, dans les plis de quelque tulle, un interlude de lâcher-prise, d’abandon, qu’incarnera idéalement en fin de programme L’Emportez-moi d’Henri Michaux (qu’Anne Magouët chantait déjà sur “Qui Parle ?”).


Adhérant progressivement, au fil de ses apparitions, à cette logique, je me remémorais ces soudains glissements de ton qui me surprirent au début de ma lecture – que je m’apprête à reprendre, une fois que j’aurais signé cette chronique et pris mes gouttes – du roman d’E.M. Forster Le Plus long des voyages, où l’on voit tout à coup l’écriture s’
évader des conventions oppressantes de la bourgeoisie universitaire britannique et de sa criminalité feutrée où se débat le héros. Le regard de l’écrivain quittant brièvement son binoculaire sociologique en fin de scène pour un regard fugitivement ému, momentanément embrumé par le changement de focale qu’il ajuste du haut des cintres de la comédie humaine : « Ainsi le couple, dans notre tableau, disparaît à l’arrière-plan. Il fait partie de l’aube et n’a d’entretien qu’avec les montagnes lointaines. Rickie et Mr. Pembroke, au contraire, restent à converser dans les vallées encore noyées d’ombre de notre monde trop habitable. » (Première traduction française par Charles Mauron, Le Bruit du temps, 2013.)


Bonne nuit et peut-être à demain soir (déjà ce soir en fait, samedi 12 avril) pour la reprise de ce programme au Triton où Marc Ducret est en résidence jusqu’à la fin de l’année. On pourra encore l’y entendre en solo les 9 et 10 mai, en duo avec Benoît Delbecq du 5 au 7 juin, avec son trio (Bruno Chevillon et Eric Echampard) du 2 au 6 décembre.

Franck Bergerot

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