Dave Douglas sur son 31

Les deux derniers albums du versatile Douglas (« Be Still » & « Time Travel », Greenleaf Music) constituent l’essentiel du répertoire de la soirée, avec quelques inédits en prime : One MorningLone Wolf et le traditionnel There is a balm in Gilead. Au piano, le Vénézuélien Luis Perdomo remplace Matt Mitchell. Le concert s’avère fameux de bout en bout, regroupant en un précipité explosif tout ce que l’on aime chez Dave Douglas : une écriture sinueuse, une profonde connaissance de l’histoire du jazz et de l’évolution des formes de cette musique, l’équilibre entre improvisation et partition, la mise en valeur d’instrumentistes prometteurs ou confirmés, le choix de proposer des compositions originales ou rares plutôt que des standards, le bannissement des solos à rallonge.


Salle Nougaro, Toulouse, 22 octobre 2013 – Festival Jazz sur son 31

 

Dave Douglas quintet

 

Dave Douglas, tp / Jon Irabagon, ts / Linda Oh, b /Luis Perdomo, p / Rudy Royston, d

 

Du jazz vivifiant de Time Travel, Garden State et Lone Wolf aux hymnes One Morning (le talent de l’Australienne Linda Oh s’y confirme) Whither must I Wander et There is a Balm in Gilead, on est frappé par la plénitude du son, la virtuosité des interventions, la pertinence d’un processus plus évolutionnaire que révolutionnaire. Bridge to Nowhere en est une bonne illustration. Ce titre promeut une ambiance à la Sonny Rollins période Blue Note – fin des années 50, puise dans les racines du jazz (avec des citations de Charlie Parker), pour mieux les propulser dans une autre dimension. Pas étonnant que Douglas ait fréquenté ces grands manipulateurs de formes que sont Martial Solal, John Zorn, Myra Melford… Comme eux, Douglas reste attaché à l’architecture des morceaux, à l’ossature à partir de laquelle tous les décollages seront permis. Un Rudy Royston loquace aborde chaque mesure selon une multiplicité d’angles simultanément, proposant de fascinants découpages rythmiques.

Ténor et trompette volètent dans un chase permanent et complice, sur fond de walking bass et piano comping de premier choix. Douglas et Jon Irabagon s’effacent un moment, ouvrant la voie à un passage en trio. Le swing est féroce, le nez du pianiste s’éloigne rarement de la partition. Puis c’est au tour d’Irabagon de briller. Ce ténor de Chicago s’inscrit ici dans une lignée allant de Michael Brecker à Donny McCaslin en passant par Chris Potter : phrases concises, sonorité urbaine, vibrante et tranchante à la fois. Il est le dernier venu chez le trompettiste d’une série de saxophones post-Coltraniens qui trouvèrent à s’épanouir dans ses formations. Il produit pendant trente secondes un effet de disque joué à l’envers (aspirations ?), de solo « inversé », évoquant la possible influence du hip-hop sur son jeu (tendance que l’on retrouve chez pas mal de musiciens, de Jason Moran à Robert Glasper). Douglas se signale comme à l’accoutumée par un son tour à tour vif et velouté, une gestion précise des effets produits par l’amplification du microphone, une dextérité sans équivalent.


Aidée par l’acoustique sans bavure de la salle Nougaro, cette musique aussi engageante qu’exigeante nous entraîne sans mal dans ses pérégrinations. Un jazz idéal, en somme. En sortant, un spectateur félicite le leader de laisser ses interprètes s’exprimer sans les museler. Ce fut il est vrai l’occasion de découvrir sur scène et de savourer le jeu de trois jeunes jazzmen (and women !) promis à des lendemains qui chantent. Douglas est de ceux qui s’inscrivent dans la tradition (il faudrait dire les traditions) pour mieux la faire évoluer. Démarche fertile, à en juger par un parcours sans faute, et qui nous vaut des prestations aussi toniques que celle-ci.

 

Time Travel (Douglas)

 

One Morning (Gillian Welch)

 

Bridge to Nowhere (Douglas)

 

Whither Must I Wander (Vaughn-Williams)

 

Lone Wolf (Douglas)

 

Going Somewhere with You (Douglas)

 

Garden State (Douglas)

 

There is a Balm in Gilead (traditional)


alt

 

Les musiciens américains aiment à célébrer leur anniversaire en fanfare. John Zorn a fêté ses 60 ans sur les grandes scènes d’Europe et des Etats-Unis cette année. Pour ses 50 ans, Dave Douglas a entrepris de jouer dans chacun des 50 états d’Amérique avec ce groupe. Il publie également un coffret comprenant ses deux derniers albums (« Be Still » et « Time Travel ») + un album inédit enregistré en 2012 avec Uri Caine et un DVD.


David Cristol

Photo: Emmanuel Deckert

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