David Enhco, Julien Soro et autres oiseaux

« 1er mai 1916 : Réveillé à 5 heures, raconte Jacques Delamain dans son Journal de guerre d’un ornithologue. Tous les oiseaux familiers sont là, dans la petite vallée au-dessus de laquelle les obus passent et repassent. […] Un Rossignol des murailles, un mâle très beau, entre dans un petit trou du mur. La femelle ramasse à terre des racines sèches, pour bâtir son nid. […] Le soir, avant la tombée de la nuit, un Bruant jaune fait entendre son “tsi-tsi-tsi-tsi-tsi-tîh ». Et le 6 mai : « Un Hypolaïs polyglotte chante sous des coups de 90. Je remarque pourtant qu’une interruption de deux ou trois secondes a lieu aussitôt après la détonation, mais pas toujours. Par contre la Fauvette des jardins ne suspend pas sa petite strophe commencée sous un coup de 90. » Depuis que je connais les écrits de Jacques Delamain, je rêve de savoir décrire les concerts auxquels je me rends avec sa simplicité et sa précision. Hélas…

 

…je n’ai jamais eu ce savoir faire ni acquis cette compétence dans mon domaine, l’observation musicale. Mais, parce que ça valait vraiment le détour, je vais une fois de plus tenter de dire deux mots de ce que j’ai entendu hier, au Sunside puis, après avoir dévalé les escaliers à la pause, au Sunset. Deux mots, parce que la journée de travail est à peine commencée qu’elle est déjà trop avancée si je veux être à 20h ce soir au Châtelet pour écouter Henri Texier et ses invités Sébastien Texier, François Corneloup, Louis Moutin, Francesco Bearzatti, Joe Lovano, Manu Codjia et John Scofield…

 

Sunset-Sunside, Paris (75), le 28 février 2013.

Au Sunside, “La Horde” de David Enhco : David Enhco (trompette), Roberto Negro (piano), Florent Nisse (contrebasse), Gauthier Garrigue (batterie) + Adrien Sanchez (sax ténor).

 

Au Sunset, Big Four : Julien Soro (sax alto, compositions), Stephan Caracci (vibraphone), Fabien Debellefontaine (sousaphone), Rafaël Kœrner (batterie).

 

“La Horde”, ce n’est pas le nom de son quartette, mais le titre de l’album dont David Enhco célèbre la sortie chez Cristal Records. Un disque “révélation” dans le numéro de Jazz Magazine qui vient de paraître en kiosque. Et cette “révélation” est confirmée par le concert d’hier soir. Mieux, transformée par l’épreuve du concert, du direct, quatre mois après l’enregistrement du disque. Derrière cette musique qui ne se refuse pas au “joli” – la rêveuse Ballade qui ouvre le disque – mais ne s’y complaît jamais, il y a un mélange de pugnacité et d’exigence qui nous fait dire que le public qui rend exigu le Sunside a bien raison d’être là. La trompette qui peut épouser le velouté du bugle et même se voiler encore sous des tulles “ecmiennes” n’en abuse pas et peut foncer dans le tas d’une groove persuasif, d’un fortissimo dans réserve ou d’un up-tempo ventre à terre, avec un son gras, à gros grain, charnel. La phrase peut se faire limpide ou affronter des angularités ou des irrationalités farouches et exaltantes. Mais c’est d’un groupe qu’il faut ici parler, un vrai, qui a pris ses marques précises et pleines d’imprévus sur un répertoire, principalement d’Enhco “mais pas que”, qu’il a maintes fois arpenté. Et c’est ensemble que les quatre musiciens traversent ces morceaux, réinventant les situations avec un sens du détail et de l’initiative qui honore tant Florent Nisse et Gauthier Garrigue que Roberto Negro que j’apprécie pour ses lignes claires, vives et charpentée, de la profondeur harmonique jamais gratuite, jamais banale, des contrepoints folâtres à l’arrière-plan, par le travers des solos de ses comparses… Que les deux autres m’excusent de ne pas trouver les mots les concernant… j’avais dit en deux mots ! Et je n’ai rien dit d’Adrien Sanchez – toujours une bonne surprise de découvrir Adrien Sanchez sur une scène – qui surgit soudain du public à l’invitation du leader et qui s’intègre au groupe comme s’il en avait toujours fait partie.


La pause, je file vers le Sunset au sous-sol, non sans regret, mais non sans appétit. Non sans regret, parce qu’une autre musique m’attend et qu’il faudrait soudain changer d’oreilles, de peau, se changer tout simplement. Non sans appétit, parce que je connais déjà bien le Big Four et que leur musique m’a toujours donné faim.

 

Contraste. La musique de David Enhco me renvoie à mes amours des années 70, le “post-coltranisme-ornettisme-Mileseconquinttetisme”des années 70 qui fut porté à son apogée par les deux quartettes de Keith Jarrett et auquel le trompettiste et son groupe offre un sillage réinventé sans nostalgie. Celle de Julien Soro – puisque c’est lui qui compose tout le répertoire – a d’autres racines. Ornette probablement, Bobby Hutcherson (dans ses associations avec Andrew Hill, Jackie McLean ou Eric Dolphy) à travers le vibraphone de Stephan Caracci, Julius Hemphill et son disciple émancipé Tim Berne, Henry Threadgill… C’est à la fois très au point, très écrit, très détaillé, mais c’est aussi sale et bouillonnant en une grosse soupe graisseuse ou comme la prestation d’un jeune premier appelé par son rôle à grimacer, suer, postillonner sur la scène de théâtre. Il y a du théâtre musical dans cette musique qui n’en est pas, qui n’en tire pas les grosses ficelles mais qui, derrière une formidable arithmétique dont Rafaël Kœrner est la pétulente calculette et Fabien Debellefontaine la ludique et rassurante règle de trois (c’est bien la première fois qu’une règle de trois m’amuse et me rassure) dégage énergie et drame. Julien Soro qui nous revient à l’alto (après le concert de mardi au ténor au sein de Ping) ne joue pas les utilités virtuoses mais une sorte de scapinade tragi-comique habitée par une dramaturgie très savante. Voilà ce que je trouve à en dire en un peu plus de deux mots auquel il faut rajouter qu’à la pause je n’ai pas eu le courage de me retravestir et de remonter jeter une oreille au dernier set de David Enhco. Rajouter aussi que le Big Four sera le 7 mars à l’Age d’or (26, rue du Docteur Magnan, Paris 13ème), le 29 mars au Jazz’Act (28, rue Vavin, Paris 6ème) avant de s’envoler aux Etats-Unis pour un séjour qui aboutira à l’enregistrement d’un CD avec Tony Malaby.

 

Hier matin, dans sa chronique sur France Culture, Philippe Meyer annonçait la réédition aux Éditions des Équateurs de Pourquoi les oiseaux chantent de Jacques Delamain, ouvrage paru en 1928 et qui fut complété par la suite du Journal de guerre d’un ornithologue. La première fois que j’ai entendu le nom de Delamain, ce fut au restaurant “La Marge” (en haut de la rue Labat d’où il a depuis disparu) où nous nous retrouvions souvent dans les années 1980 avec Philippe Vincent (après qu’il ait descendu le rideau de fer de son bureau d’OMD, le plus gros distributeur de disques indépendant à l’époque) et parfois Alain Guerrini (nous étions à deux pas du CIM). Philippe, originaire des Charentes qui avait quasiment son rond de serviette dans ce restaurant, y avait exigé du cognac Delamain. Des frères Delamain, héritiers d’une maison créée en 1824, il est en un, Jacques, dont le nom me revint beaucoup plus tard dans la bouche du guitariste Eric Daniel qui me donna, lors d’une promenade en forêt, un cours d’initiation au chant des oisea
ux auquel j’aurais aimé donner suite. La seule suite que j’y donnais fut la lecture de son livre
Pourquoi les oiseaux chantent que par la suite, chaque fois que j’en trouvais un exemplaire d’occasion, je m’empressais de l’acquérir pour l’offrir à ceux de mes amis qui le méritaient. Sa reparution me ravit. Je ne l’ai pas encore eu entre les mains et j’ignore s’il est toujours précédé de l’avant-propos d’Olivier Messiaen qui disait de Jacques Delamain, chez qui il fut invité à séjourner pour son édification : «  la maison se trouvait au cœur d’un immense jardin où Jacques Delamain avait fait planter des essences diverses qui attiraient toutes sortes d’oiseaux. C’est lui m’apprit à reconnaître un oiseau à son chant, sans voir son plumage ni la forme de son bec, ni son vol. »


Dans son chapitre sur la rivière, Jacques Delamain écrit par exemple : « Dans l’eau même, parmi les sagittaires et les joncs auxquels il s’est amarré, le petit radeau flottant du Grèbe Castagneux contient déjà des œufs ; sur le bord, la Poule d’eau construit sa plate-forme de plantes aquatiques, cachée par le rideau des rubaniers ou les grandes feuilles du rumex. Dans la foule serrée des roseaux, l’Effarvate et la Rousserolle attachent si bien leur coupe à trois ou quatre cannes que le vent peut courber impunément, tandis que la Phragmite et la Bouscarle préfèrent le fourré voisin que le houblon sauvage a commencé à recouvrir. Sur les petites grèves de galets, à l’abri d’un osier, le Chevalier Guignette se fait un nid de feuille mortes. » Le Chevalier Guignette… Vous avez remarqué la majuscule à chacun de ces noms d’oiseaux ?


Franck Bergerot

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