D’jazz de chambre : 3 trios et 1 solo

Entre deux soirées avec grands orchestres, D’jazz Nevers Festival proposait trois trios très différents à son public. Et ce ne sont pas forcément les plus connus qui ont frappé les esprits. En effet, si Joachim Kühn s’est montré flamboyant, c’est peut-être le trio d’Olivier Py qui a présenté la musique la plus inattendue.
Le lendemain midi, Vincent Peirani proposait un autre moment de bonheur.

 

Olivier Py – « Birds of Paradise »
Olivier Py (ts), Jean-Philippe Morel (cb), Frank Vaillant (dm).
Mercredi 14 novembre 2012, Auditorium Jean Jaurès, D’jazz Nevers Festival, Nevers (58), 18h30.

 

Pour élaborer son nouveau répertoire, Olivier Py s’est appuyé sur les cahiers de relevés de chants d’oiseaux d’Olivier Messiaen. Il en a sélectionné plusieurs qu’il a décorés de ses propres atours. Aucune reprise des œuvres de Messiaen donc, sauf ces musiques d’oiseaux posées sur portées. Le résultat est proprement fascinant. D’abord parce que le leader a réussi la gageure de réaliser une musique qui peut s’écouter sans avoir connaissances préalables du projet sous-jacent. Voilà en effet, un trio sans piano qui pratique un jazz d’excellente tenue (on pense à Joe Henderson, ou au Joe Lovano de “Universal Language”, ce qui n’est pas un hasard). Ensuite parce que, une fois informé, le promeneur écoutant qui sommeille en nous reconnaît effectivement des chants d’oiseaux, ce qui donne une autre dimension au tour de force d’Olivier Py. La grive musicienne, le merle noir, le rouge-gorge et autre fauvette à tête noire se retrouvent en effet placés sur des branches très diverses : improvisation libre, rock, jazz pur et dur ; pièces courtes, complexes, libres ; trio, solo de batterie à la variété sonore infinie et à la précision quasi machinique de l’excellent Frank Vaillant, duos variables, contrebasse avec effets électroniques ; et ainsi de suite… Mais il y a plus admirable encore : derrière le projet, on sent des musiciens qui, loin de présenter de simples exercices de mise en scène musicale, trouvent dans ces chants d’oiseaux une base neuve pour élargir leur palette expressive. Car imaginer ces adaptations a sans doute été une façon pour Olivier Py (pie ?) d’interroger son esprit créateur, pour en tirer des conséquences inattendues : que faire des répétitions (que l’on entend parfaitement dans le chant du rouge-gorge par exemple) ? faut-il un cadre tonal/modal, et comment s’en arranger ? quel tempo choisir, et sur quelle(s) métrique(s) ? Autant de questions auxquelles le trio d’Olivier Py a apporté des réponses plus que probantes. Peut-être LA révélation du festival.

 

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Mercredi 14 novembre 2012, Maison de la Culture (salle Philippe Genty), Nevers (58), 20h45.
1e partie : Trio Ernst Reijseger / Harmen Fraanje / Mola Sylla
Ernst Reijseger (vlle, vx), Harmen Fraanje (p), Mola Sylla (vx, perc).
2e partie : Joachim Kühn Trio
Joachim Kühn (p, as), Majid Bekkas (vx, guembri), Ramon Lopez (dm, perc).

 

Ce qui unit les deux trios du concert de la soirée, c’est bien entendu une certaine conception de la circulation des idées musicales Nord/Sud, entre l’Europe et l’Afrique.

La première partie du concert débute toutefois par une séquence librement improvisée par Ernst Reijseger et son pianiste, à la suite de quoi un ostinato s’installe progressivement sur de « belles » harmonies, agrémenté d’un mélodisme de bon aloi. Soudain un cri retentit dans la salle : c’est Mola Sylla qui commence sa prestation chantée. Bel effet ! Mais annonçant une suite du concert qui aura de quoi partager les avis. Cela en raison de moments semblant issus de La leçon de piano, à cause de ces atmosphères soit mélancoliques soit enlevées de manière un peu trop insistante (telles ces situations de percussions d’inspiration africaine). Pour votre rapporteur, il y a souvent une étrange sensation d’édulcoré. Seul, le pianiste Harmen Fraanje est celui qui aura vraiment tenté d’élargir les limites esthétiques posées par le leader : sur les longs ostinatos (très Jarrett 70’s), il est ainsi parvenu à changer la perspective musicale de l’ensemble par d’excellents décadrages harmoniques, ou par sa façon de diluer la pulsation – le tout servi par un toucher et une échelle de nuances vraiment remarquables.
Pourtant, même si l’on peut ne pas être d’accord avec leur esthétique, Reijseger, Fraanje et Sylla parviennent à capter l’attention du public – un des ingrédients de leur secret se cachant dans le plaisir authentique, palpable que les musiciens ont à jouer ensemble, sans négliger le fait que ces trois hommes sont des instrumentistes plus qu’accomplis. Quoi qu’il en soit, le public du festival semble avoir adoré !

 

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On connaît suffisamment bien les qualités du dernier trio de Joachim Kühn pour se permettre de ne pas s’y arrêter longuement : syncrétisme plutôt que mélange, priorité au groupe plutôt qu’addition d’individualités, prime à la musicalité au lieu de la superficialité. C’est pourquoi, dans la prestation neversoise, il vaut mieux s’attarder sur le plus marquant : Joachim Kühn. Le pianiste allemand a en effet été époustouflant. Comme d’autres génies de son calibre (citons Martial Solal, Lee Konitz, ou feu Hank Jones), le temps ne semble pas avoir de prise sur Joachim Kühn : plus il avance dans l’âge, plus son art se fait essentiel et son expression directe. Ainsi, par exemple, au cours d’une introduction en solo étourdissante de beauté : un style immédiatement identifiable, où se repèrent des leçons allant du contrepoint de Bach, jusqu’à l’harmonie des romantiques allemands, la fusion des années 1980 ou l’harmolodie colemanienne. Tout cela tient du miracle (même s’il n’est pas certain que la présence du corps de Bernadette Soubirou à Nevers y soit pour quelque chose…). Derrière chaque note – et il peut en jouer beaucoup ! –, on sent ainsi un choix toujours plus mûrement pesé, résultat d’une carrière longue autant qu’intense. Seul un batteur comme Ramon Lopez pouvait d’ailleurs convenir au foisonnement pianistique de Kühn, à cette énergie débordante mais qui n’encombre pas. En effet, l’Espagnol possède une culture lui permettant de passer sans ambages du free au swing le plus serré – et en ce sens, il se montra digne du maître l’autre soir à Nevers.
Au début du concert, dans les passages les plus libres, il est bien possible que Maijd Bekkas n’ait pas été absolument à son aise. Mais le set avançant, il trouva de mieux en mieux sa place. Même s’il fut parfait dans les mélopées introductives ou pour lancer ces lignes de basses si spécifiques apprises dans le désert du Maroc, son duo avec Joachim Kühn à l’alto restera sans doute comme l’un des moments les plus forts de la soirée. Tandis que Bekkas chantait des ornementations sinueuses sur un texte de philosophie arabe scandé sur une finale (une tonique) bien évidente, Kühn l’accompagnait en des couleurs mouvantes, souvent très éloignées. Une application parfaite du principe harmolodique, tel qu’on pourrait l’enseigner dans les écoles de jazz. Sauf qu’ici on toucha au domaine de l’art et non de l’exercice. A l’image de Kühn, le concert fut généreux, ce qui n’empêcha guère le public de réclamer un bis. Comment le trio de Kühn pouvait-il dès lors mieux finir qu’en reprenant Enjoy (de « Chalaba » sorti chez Act en 2011) sur un rythme reggae ?

 

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Vincent Peirani solo
Vincent Peirani (acc, accornica).
Jeudi 15 novembre 2012, Pac des ouches, D’jazz Nevers Festival, Nevers (58), 12h00.

 

Ce n’est pas parce que tout le monde le dit qu’il ne faut pas le réaffirmer : Vincent Peirani est un authentique musicien – ce qui n’est pas aussi courant qu’on le laisse croire. Le concert de ce jour, le lendemain des trois précédents, a pu le confirmer. Ses qualités ? D’abord sa sincérité et son émotion à fleur de peau sans exhibitionnisme. Au-delà de sa maîtrise instrumentale, c’est ce qui a touché l’assistance qui avait fait plus que le plein du Pac des ouches (une belle petite salle voûtée au cœur du Nevers historique). Pour commencer, Vincent Peirani fit les présentations : « Afin que l’on fasse connaissance, je vais commencer par une improvisation » lance-t-il à son public. Comment débuter une improvisation libre ? La solution trouvée par Vincent Peirani pour cette fois aura été de s’appuyer sur les fréquences continues émises par les projecteurs lumineux. A partir de ce(s) bourdon(s) immuable(s), il a élaboré une pièce en arche. Dans le style d’un choral, elle s’avéra mélancolique et intimiste, un peu solennelle ; en contraste, le passage central se fit mouvement dynamique perpétuel (et dont il n’a pas vraiment trouvé l’exacte sortie me semble-t-il). D’emblée, il venait d’amener à lui l’ensemble du public.
A sa belle âme, Vincent Peirani ajoute une maîtrise technique irréprochable, comme il a été possible de s’en rendre compte non seulement sur une version de Smile en 5/8, mais aussi dans la variété improbable qu’il mit à revisiter la mesure à trois temps de la valse (en bis, reprenant Indifférence magnifié par son copain Minvielle). Ou encore, pour rester sur la question rythmique, par cette façon de séparer main droite et main gauche, chacune ayant son tempo propre (un peu à la manière de la septième pièce des Musica ricercata de Ligeti), comme pour le début de sa reprise du I Mean You de Monk. Peirani est aussi quelqu’un qui cherche à élargir les possibilités de son instrument. Mais cela toujours à des fins expressives, loin de toute esbroufe, ce qui fut le cas lorsqu’il réalisa de surprenants glissandi, ou usa de quarts de ton durant cette même interprétation de la composition de Monk. C’est une démarche identique qui l’a ensuite conduit à jouer d’un accordina (sorte d’harmonica avec clavier d’accordéon) au cours de Shenandoah (un chant traditionnel américain découvert auprès de Youn Sun Nah qu’il accompagne souvent), tandis qu’il s’accompagnait de son accordéon avec la seule main gauche.

Pour clore le concert, retour à l’accordéon avec une reprise virtuose de Frevo, une pièce d’Egberto Gismonti (que chante aussi Youn Sun Nah). Virtuose, certes, par son thème et  l’improvisation débridée qui suivit, mais également par le fait que Vincent Peirani doubla à la voix l’intégralité de son solo. Or, outre la performance (révélant un registre de voix admirable), cet insert conféra une dimension supplémentaire à sa prestation, ce petit plus qui transforme une pièce courant le risque de la démonstration en une interprétation profondément sentie, désirée, bref vécue.
Comme déjà annoncé, pour le bis que le public réclama à corps et à cris, Vincent Peirani se rattacha à la grande tradition musicale de son instrument, celle de la valse. Ce qui permet de faire une dernière remarque : notre musicien ne renonce pas à la dimension mélancolique (nostalgique parfois même) attachée à son instrument. Mais chez lui, ce n’est pas un défau
t !

 

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Vincent Peirani jouant de l’accornica


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