Donny McCaslin à BatÔjazz, sous une bonne étoile

Le lendemain de leur concert parisien au Cabaret Sauvage, Donny McCaslin et son Blackstar Band étaient à l’affiche du jeune festival BatÔjazz. Deux heures durant, à bord du Savoyard II, qui fendait grâcieusement les flots du Lac du Bourget, le saxophoniste new-yorkais et son formidable all (black) star – Jason Lindner aux claviers, Tim Lefebvre à la basse, Mark Guiliana à la batterie – ont fait chavirer de bonheur la centaine de privilégiés venus assister à cet inoubliable moment de musique.

BATÔJAZZ OuvertureVendredi 8 septembre, 14 heures, gare d’Aix-Les-Bains. Dominique Scheidecker, maître d’œuvre de BatÔjazz, fidèle bénévole de Jazz à Vienne (on ne compte plus les musiciens qui louent ses talents de chauffeur) et marathonien à ses heures (cent-six courses au compteur) accueille comme il se doit Donny McCaslin, Jason Lindner, Tim Lefebvre et Mark Guiliana – les trois derniers ont moins dormi que leur leader : la veille, c’était jam session after hours à La Petite Halle de La Villette, où l’on célébrait devant le Tout Paris du jazz le lancement de Qwest TV.
Une demi-heure plus tard, le minibus arrive dans le charmant petit village de Chanaz et se gare à deux pas de l’embarcadère où le Savoyard II est amarré. C’est sur ce joli bateau panoramique que le concert du soir doit avoir lieu. En attendant, les musiciens prennent leurs aises, chacun dans son petit chalet personnel faisant face au Canal de Savières et aux montagnes alentour. Voilà qui doit les changer des hôtels impersonnels…

Après une sieste bien méritée, qu’avait précédé un repas at home au cœur du village – au menu, entre autres, tome de Savoie et figues fraîchement cueillies, Ornette Coleman, Chris Anderson, Herbie Hancock et blues donaldtrumpien… –, les quatre compères commencent de s’installer tranquillement sur la minuscule scène du Savoyard II. Donny McCaslin n’en revient pas : « Non, je n’ai jamais joué dans un endroit comme ça… », confie-t-il.

BATÔJAZZ Soundcheck Plug InAutour des musiciens, les bénévoles, les enfants et les amis de la petite famille BatÔjazz s’activent sans stress. Le claviériste Alfio Origlio, programmé la veille, est ravi de prêter à son confrère Jason Lindner son Mini Moog vintage. Donny MCCaslin pianote sur son iPhone, Tim Lefebvre distille son sourire contagieux et son regard malicieux tout en branchant sa basse électrique, qui, dans ses mains, ressemble à un jouet – Tim Lefebvre est un grand musicien, à tous les sens du terme. Derrière lui, le discret Mark Guiliana sort une à une ses cymbales de son sac. La Gretsch flambant neuf achetée par l’association n’en revient pas : oui, c’est bien le batteur de Heernt, d’Avishai Cohen, de Mehlania et de David Bowie qui va faire vibrer ses fûts…

Dominique Scheidecker, créateur et maître d’œuvre de BatÔjazz

Dominique Scheidecker, créateur et maître d’œuvre de BatÔjazz

Un concert pas comme les autres
« C’est complet monsieur, je ne peux vraiment plus ajouter personne… Désolé… » Pas facile de dire non à un jazzfan surmotivé (certains sont venus d’Italie pour assister au concert), mais Dominique Scheidecker peine cependant à cacher sa satisfaction… Pour une association comme celle du jeune festival BatÔjazz, né il y a trois ans, faire venir des artistes de l’envergure de Donny McCaslin, Jason Lindner, Tim Lefebvre et Mark Guiliana relève du pari fou, du coup de poker, de l’atout cœur : du coup de cœur. Mais quoi de plus excitant et valorisant que de faire vivre au public une expérience hors-normes en le conviant à venir écouter du jazz créatif et exigeant sur un bateau, la nuit tombée sur le plus grand lac de France, sous le regard bienveillant de la Lune, et à travers les nuées d’hirondelles de rivage ?

La veille au soir, donc, Donny McCaslin avait joué au Cabaret Sauvage. Un bon, voire un très bon concert, mais nous avait manqué un brin de confort sonore pour apprécier pleinement ce jazz subtil, puissant et si authentiquement électr(on)ique. Sur le Savoyard II, ce fut une autre histoire. Une expérience inouïe. Comme de les voir jouer au 55 Bar de New York, sans doute, là ou un certain David Bowie, un soir de juin 2014, en avait pris pleins les oreilles et les mirettes, et était ressorti en se disant que ces quatre fantastiques étaient les musiciens qu’il lui fallait pour enregistrer son prochain disque, “Blackstar” qui, il ne le savait pas encore – mais peut-être s’en doutait-il un peu… – allait être son chant du cygne, opus sombre et fascinant s’il en est.

BATÔJAZZ Ouverture JMLe présent et le futur du jazz
Une autre histoire donc, un concert vraiment pas comme les autres, où l’on eut la chance de pouvoir s’immerger dans la musique, près des yeux près du corps, à fleur de tympan, tandis que le quasi imperceptible balancement du Savoyard II ajoutait son petit supplément de swing.
Et c’était bien là, c’était bien comme ça que l’on put apprécier comme jamais le jeu de Mark Guiliana, cet human beat maker dont la rigueur mathématique des grooves n’a d’égal que sa faculté à leur donner une sensualité organique.

Comme ça que les arabesques de Tim Lefebvre nous apparurent enfin totalement : cet homme qui se chauffe les doigts en jouant Teen Town de Jaco Pastorius lors de la balance a du James Jamerson en lui. Il sait inventer sur le champ des contrechants, des mini-symphonies graves qui innervent le son du groupe. Bluffant.

Comme ça que les embardées de synthétiseur dernier cri et de Mini Moog vintage de Jason Lindner nous emportèrent dans un monde parallèle. Ce brooklynien rêveur à bague de panda organise des rave parties cosmico-poétiques sur claviers, ne joue absolument rien de conventionnel, sans pour autant interrompre le dialogue avec ses compères et le public.

Comme ça, enfin, que le saxophone vif argent de Donny McCaslin révéla toute sa profondeur de chant. En jouant quelques extraits de ses deux derniers albums, les bien nommés “Fast Future” et “Beyond Now”, mais aussi en proposant des nouvelles compositions inspirées, c’est selon, par un séjour à Tokyo ou la honte trumpienne (Beast, qui figurera forcément sur son prochain disque pour Motéma), sans oublier une relecture époustouflante de Lazarus de Bowie (“Blackstar”), ce leader on ne peut plus démocratique affirma sa capacité à conjuguer au présent le futur du jazz.
Longue vie à eux, longue vie à BatÔjazz. •

BATÔJAZZ Saxophone

 

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