Dynamite à la Dynamo

Kris Davis est une artiste qui risque, hélas, de ne pas être très soutenue par les marchands français du business de la musique (les « programmateurs » sourds, les agents d’artistes « bankables », les médias de masse…). En effet, la production musicale de cette artiste réclame qu’on écoute vraiment ce qu’elle propose. Dans un tout autre genre, il en allait de même avec le nouveau groupe de Gilles Coronado. Ce concert rare valait donc le déplacement. Et je n’ai pas été déçu !

 

Mardi 10 novembre 2015, Pantin (93), La Dynamo

1e partie : Kris Davis Quintet

Ingrid Laubrock (ts), Mat Maneri (alto), Kris Davis (p), Eivind Opsvik (cb), Tom Rainey (dm).

 

Par la faute d’une correspondance de métro ratée, j’arrive cinq minutes en retard au concert qui a déjà démarré. Situation finalement intéressante : alors même que je m’installe, la singularité de cette musique me frappe immédiatement. Impossible pour moi d’avoir analysé quelque peu les tenants et les aboutissants de l’interprétation en cours, mais le son d’ensemble, compact mais sans lourdeur, flottant et mouvant autant qu’affirmé dans son débit, d’enveloppe chatoyante et ferme, m’envoûte quasi dans l’instant. Le concert avançant, je saisis peu à peu les enjeux. Fondamentalement, il s’agit de trouver un juste équilibre entre écriture et improvisation/interprétation. Rien de neuf sous le soleil ? Sauf que, bien évidemment, tout l’intérêt réside dans les solutions imaginées par Kris Davis. Il y a par exemple celle du « lâcher de bride progressive ». Une phrase, très claire, et répétée en boucle par la pianiste se voit d’abord commentée de manière pointilliste par les autres membres du groupe. Cette phrase se trouve bientôt contrepointée par d’autres lignes. Une fois cette machinerie mise en action, le principe musical consiste ensuite à improviser en adoptant chacun un tempo différent, tout en variant de manière plus ou moins fidèle sa ligne mélodique. L’ensemble débouche sur un moment apparemment très free, mais qui a en réalité pris sa source dans la partie écrite dont il continue de s’alimenter.

 

Sur un plan technique, l’ensemble des musiciens a fait preuve d’une intensité d’interprétation qui donne tout son prix à l’entreprise musicale de Kris Davis. Ingrid Laubrock – que j’entendais en live pour la première fois – m’a absolument convaincu par son imagination, son son de saxophone, son intelligence dans les dialogues. Voilà quelqu’un qui cherche et qui trouve. De même pour Mat Maneri, mais d’une manière un peu plus évasive, son expression un tant soit peu planante octroyant une fragilité toute spéciale qui convient parfaitement à l’ensemble. Le contrebassiste norvégien Eivind Opsvik appartient à cette génération de jeunes contrebassistes aussi à l’aise dans l’abstraction pure que dans l’installation d’un groove essentialiste et qui, de ce fait, savent trouver le juste milieu de ces deux approches, ce qui colle comme un gant à la musique de Kris Davis. Cette dernière n’est pas une virtuose corporelle, à la manière d’un Craig Taborn par exemple, mais comme celui-ci elle possède, on l’aura compris, une conception musicale qu’elle sait parfaitement véhiculer par le biais de son piano. Elle a notamment réalisé une introduction solo où, en-dehors de quelques effluves harmoniques qui pouvaient évoquer une sorte d’Olivier Messiaen « tardif », il était bien difficile de percevoir une quelconque influence. Et cela augmenté de conflits métriques main gauche/main droite redoutables, avec une visée toujours expressive. Comme à chacune de ses performances, Tom Rainey m’a transporté. Batteur atypique, il possède autant la culture de la rupture et du contre-pied de Paul Motian que celle du rock progressif (pas dans le sens « fusion » du terme, mais dans celui de batteurs cherchant à faire un au-delà du rock) ou de la science des couleurs de la musique dite « contemporaine ».

 

2e partie

Corodano

Matthieu Metzger (as, électroniques), Gilles Coronado (elg), Antonin Rayon (orgue hammond, kb), Franck Vaillant (dm, eldm)

 

Plonger dans la musique du groupe de Gilles Coronado ne fut d’abord pas facile. L’esthétique sonore, les intentions musicales, la manière même de se placer dans le temps n’avaient que peu à voir avec la première partie. Et comme souvent, sans doute, il a fallu un ou deux tours de chauffe aux musiciens pour entrer eux-mêmes dans leur propre musique. Cependant, le plaisir et l’enthousiasme dont Gilles Coronado fit preuve au cours de ses interventions orales entre les morceaux (remerciant plusieurs fois le public de s’être déplacé pour écouter le concert) me donna envie de m’impliquer davantage dans l’écoute. Pour ma part, le moment de bascule, celui où je parvins vraiment à entrer dans le monde selon Coronado, fut une ballade intitulée La Commissure des lèvres construite sur un ostinato harmonique tout à fait grisant, y compris quand il fut dissous et traité sous la forme d’une évocation quasi subliminale. Dans cette pièce, comme dans toutes celles qui l’avaient précédée, la démarche de Coronado m’a semblé être celle de concevoir une couleur particulière, une ambiance insolite (= moment de la composition) et de trouver les moyens de les déployer dans le temps, d’imaginer les manières possibles de les faire vivre (= moment de l’interprétation).

Curieusement la dernière pièce me donna la sensation de créer un lien entre, d’une part, la réussite de La Commissure des lèvres et, d’autre part, l’écriture anguleusement contrapuntique de Kris Davis – possible descendance de Tim Berne chez les deux compositeurs.

Le bis, d’un extatisme du plus bel effet, fut là aussi très réussi, le titre exprimant tout à fait la démarche esthétique de Gilles Coronado : Presque joyeuse.

 

 

Comme l’écrit John Zorn dans le livret de son album Lemma : « This new musicianship (and the astonishing technological advances) is inspiring a new music – the future is as exciting as ever. » Les deux groupes de ce soir en ont apporté la preuve en acte.

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