Martial Solal sur son 31

La dernière fois, c’était avec le Dodécaband, en remplacement de Joe Zawinul qui avait eu la mauvaise idée de trépasser. Nous entendîmes une musique anguleuse, complexe, généreuse, ludique, Martial Solal expliquant au public avant de lancer les morceaux quels en étaient les concepts, la structure et les solistes, avec un humour décapant et aimablement paternaliste. C’est avec les frères Moutin qu’il revient en Haute-Garonne. En avant la musique!

Odyssud, Blagnac, 21 octobre 2013 – Festival Jazz sur son 31

Martial Solal trio

 Martial Solal, p François Moutin, b / Louis Moutin, d

Cette tournée est qualifiée « d’adieu » sur le billet d’entrée. On espère qu’il n’en est rien, tant Martial Solal semble disposer de ressources innovantes, de choses inédites à offrir à partir d’un matériau au classicisme certes épuisant a priori (pas parce qu’il date de l’époque de Gershwin et Ellington, mais parce qu’il a été surabondamment fréquenté). Le pianiste a derrière lui un parcours des plus riches, et soixante années se sont écoulées depuis son premier enregistrement. L’heure est donc au repos. Aussi il accepte ou refuse des invitations à se produire, en fonction des liens cultivés avec les organisateurs au fil du temps.

Strike up the bandMy Funny ValentineTake the « A » Train, God bless the Child sont joués dans des versions qui conjuguent un profond amour pour ces vieilles rengaines (sinon il ne les jouerait pas !) et une délicieuse irrévérence. Le swing chevillé au piano (swing chahuté mais swing quand même), Solal éclaire en cubiste ces compositions sous des angles nouveaux (une gageure), s’attarde sur tel et tel détail pour le rendre nettement moins anodin, en souligne l’étrangeté, envisage d’infinies possibilités de renouveler ces scies antiques. Avec lui, Tea for two devient quasi-free. Sa vélocité et sa précision légendaires n’ont d’égales que l’originalité de ses idées – on peut compter sur lui pour ne pas laisser la mélodie le freiner. Solal est un maître du temps – et du timing. S’il n’avait pas joué de la musique, il aurait pu réaliser des comédies, dans la veine de celles que signait Billy Wilder. Son travail aussi rigoureux que quotidien sur l’instrument lui permet même d’afficher une certaine désinvolture dans l’exécution. Le trio est resserré sur la scène, les Moutin talonnant de près leur aîné, relayant et développant ses propositions et improvisations inattendues, (af)futées et élégantes. L’invention prend sa source dans le rationnel. La façon qu’a Solal de construire, colorer et compléter certains accords évoque parfois la musique contemporaine.

François Moutin s’attarde fréquemment dans les aigus de sa contrebasse, se rapprochant de quelque violoncelle. Rythmiquement, il abandonne le walking traditionnel et se signale par une attitude volontariste, engagée, bouillante même. On n’est pas chez le placide Ron Carter… Caravan, Solal le joue depuis les années 50; il en livre ici une version bousculée, empressée, faisant émerger le côté latin-jazz de cet inusable lick créé par Barney Bigard et ses Jazzopaters en 1936. Chaque plan, chaque phrase, chaque riff pourrait de fait être décortiqué et révéler des trésors d’équilibre, d’imagination, de brio. Pour le laisser-aller, on repassera. Des variations en multitudes se font entendre en seulement quelques minutes d’exécution. Quant à Prelude to a kiss, il défie toute convention et intègre au passage de nombreuses autres mélodies d’Edward Kennedy Ellington, sous forme de citations alertes. A l’ancienne, au meilleur sens du terme. Pas du jazz frit mais du jazz frais!

David Cristol

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