Et l’éléphant faillit passer inaperçu.

Hier 21 juin, le photo-concert L’Œil de l’éléphant conçu par Guy Le Querrec fut donné à Saint-Germain-en-Laye en catimini.

 

Théâtre Alexandre Dumas, Saint-Germain-en-Laye (78), le 21 juin 2015.


Photos de Guy Le Querrec assisté pour la sélection et le montage par Sergine Laloux, avec Michel Portal (clarinettes, bandonéon), Louis Sclavis (clarinettes, sax soprano), Bruno Chevillon (contrebasse), Christophe Marguet (batterie).

 

Des semaines que je n’ai pas passé la tête dans une salle de concert et que je n’ai pas rendu compte sur ce blog d’un concert de jazz… Ça devient pathétique. Une affiche jazz dans ma banlieue. Je ne pouvais plus reculer. Il fallait pourtant y mettre de la bonne volonté. Une chargé de communication : « Jazz Magazine pourrait-il annoncer le spectacle de Guy Le Querrec.  – Mais madame, Jazz Magazine est un mensuel. Nous avons été imprimé il y a deux semaines et nous sommes déjà en kiosque… » La communication au XIXe siècle ! Il m’avait fallu trois quart d’heure pour trouver l’info sur internet, au fin fond d’un site du Festival du Regard, avec une mauvaise distribution que nous avons reprise dans Jazzmag (Louis Sclavis, Henri Texier, Aldo Romano). Rien sur le site du théâtre Alexandre Dumas où personne ne semblait au courant. Finalement, des annonces contradictoires : l’heure était incertaine (21h annoncé à la radio, c’était 20h30), de payant le spectacle devenait gratuit, un site le présentait comme une création. On dira après qu’il n’y a pas de public pour le jazz. Pourtant, par quel miracle, le public était là, certes moins nombreux qu’il aurait pu l’être, souvent venu de loin et en avance pour voir l’exposition attenante de Guy Le Querrec… qui était fermée.

 

Le spectacle : huit cent clichés ramenés des quatre coins du monde, mais aussi des scènes de jazz des quatre coins de l’Hexagone, où l’on croise tant Miles Davis et Lionel Hampton que Michel Portal et Han Bennink, en héros du jazz ou en simple quidam, surpris à l’heure de la sieste ou de l’achat d’une paire de chaussures, et une foule d’anonymes, de travailleurs, d’hommes de pouvoir, de clochards, de passants sans statuts, de noceurs, de victimes, saisis à la sortie du laminoir, dans un salon de coiffure, sur l’aire de bal poussière entre les cases d’un village africain, à la plage… Le tout organisé en chapitres thématiques dont les titres illustrent un art du calembours, de l’association d’idées, de l’allusion, du clin d’œil en quoi réside le geste photographique de Guy Le Querrec. On est ému, pris d’effroi, on s’indigne, on s’attendrit et l’on rit beaucoup jusqu’à ce grand final sur la chevauchée des Indiens Lakotas pour célébrer le centenaire de l’assassinat de leur ancêtre Big Foot par l’armée américaine où les colonnes de chevaux se déploient dans un paysage de désolation pétrifié par le givre.

 

La musique accompagne cette émotion, cet effroi, cette indignation, cet attendrissement et ce rire. Leurs deux créateurs Michel Portal et Louis Sclavis (Jean-Pierre Drouet et Henri Texier sont aujourd’hui remplacés par Bruno Chevillon et Christophe Margue) s’y entendent. Depuis la dernière représentation vue à Jazz à La Villette il y a six ans, les choses ont mûri inexplicablement. Dans mon compte rendu d’alors, je mettais en cause Jean-Pierre Drouet qui n’est plus trop dans cette logique de l’impro à tempo. Est-ce la raison de ce mieux ? L’exercice est redoutable, l’œil sur le chronomètre qu’impose le défilement inexorable de “l’album” photo. Après des années d’absence des programmes, on s’étonne que ça marche aussi bien. Ce sont les parties écrites qui fonctionnent le mieux, l’improvisation dans un tel contexte (manque d’occasion de jouer et cahier des charges) n’étant pas toujours à la hauteur des réputations en présence, mais elle joue son rôle, alternant avec la partition pour accompagner ce grand tourbillon de corps, de regards, de gestes, de destins. Franck Bergerot

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