Europa Jazz Festival. Claude Tchamitchian sextet / Daniel Humair quartet

C’est dans une atmosphère feutrée et intimiste qu’a débuté hier le « grand final » de l’Europa Jazz Festival, la soirée ayant eu à subir la concurrence conjointe d’une demi-finale de Champion’s League et d’un débat télévisuel censé rien moins que décider des cinq années à venir dans l’hexagone…Si chacun à sa façon a tenu à revenir en parole sur les enjeux de ce moment historique particulièrement critique (Tchamitchian en faisant remarquer que même au petit jeu des anagrammes Marine Le Pen « amène le pire » ; Humair pointant  les origines multiples et métissées des jeunes musiciens composant son quartet…) c’est bien « en musique » et « en acte » que ces deux grands artistes ont prouvé magnifiquement que je jazz continuait bien de constituer une authentique (contre-)proposition esthétique et politique en matière d’accueil de l’autre, de prise en compte de la diversité et de la différence, et de fabrique collective d’un « être et devenir » ensemble véritablement démocratique.Claude Tchamitchian Sextet

Claude Tchamitchian (contrebasse), Geraldine Keller (vocal), Daniel Erdmann (saxophone ténor), François Corneloup (saxophone baryton), Philippe Deschepper (guitare), Christophe Marguet (batterie).

C’est à Claude Tchamitchian que revint l’honneur d’investir le premier la scène de la magnifique salle médiévale de l’Abbaye de l’Épeau pour nous présenter à la tête d’un sextet flamboyant la bouleversante suite « Traces » qu’il a composée en 2015 à l’occasion du centenaire du génocide arménien. Elaborée à partir d’un habile montage d’extraits du texte “Seuils » du romancier Krikor Beledian magistralement adaptés/interprétés/joués/incarnés par Geraldine Keller, époustouflante de technique et de musicalité, cette oeuvre-monde à la fois limpide et tumultueuse,  d’une grande  lisibilité et passionnante tout du long dans sa façon de nourrir  sa complexité formelle à la multiplicité d’humeurs et d’émotions qu’elle génère, est probablement à ce jour la plus intime et ambitieuse que le contrebassiste ait jamais conçue. Echappant constamment à toute forme de « folklorisme » dans son évocation de l’Arménie tout en apparaissant constamment hantée par les fantômes de cette tradition familiale confisquée (principalement dans son rapport matriciel à la mélodie), la musique de “Traces” luxuriante, lyrique et sensuelle, portée et transcendée par des solistes totalement investis (Daniel Erdmann notamment, magistral  d’élégance et de concentration),  a révélé hier soir toute sa puissance poétique et émotionnelle.

 

Daniel Humair Quartet

Fabrice Martinez (trompette, bugle), Vincent Le Quang (saxophones ténor et soprano), Stéphane Kerecki (contrebasse), Daniel Humair (batterie).

C’est dans un tout autre registre, plus résolument ancré dans « la tradition », que Daniel Humair a pris le relai à la tête de son nouveau quartette aux allures faussement « ornettiennes ». Légende vivante de la batterie et figure historique du jazz européen, Humair, 79 printemps dans quelques semaines (le 23 mai), est apparu plus vert est espiègle que jamais, impeccable dans sa mise en place, irrésistible de swing (avec ce drive de cymbale inimitable et ce sens de la relance et de la ponctuation qui toujours donne au soliste de quoi rebondir), et particulièrement raffiné dans sa façon éminemment coloriste de faire chanter les toms.  A partir d’un répertoire privilégiant les thèmes aux métriques complexes, tout en ruptures et chausse-trappes rythmiques, le quartet a fait la démonstration de l’étendue de sa virtuosité, Vincent Le Quang, notamment, animé d’une grande flamme intérieure et doté d’une maîtrise technique impressionnante, prouvant à chaque intervention qu’il est probablement l’un des jeunes saxophonistes les plus sous-estimés de la scène française contemporaine. Avec une telle formation Daniel Humair a probablement trouvé de quoi conserver encore pour longtemps son éternelle jeunesse.

 

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