Quand Fred Hersch tutoie les anges

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Le Duc des Lombards plein à craquer accueillait mardi soir pour deux concerts un Fred Hersch au meilleur de sa forme. Les deux jeunes et brillants musiciens qui l’accompagnaient l’ont poussé à révéler des facettes inattendues de son jeu…

Fred Hersch (p), John Hébert (b), Eric McPherson (dm),
Le Duc des Lombards, 31 mai 2016

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Vers 19h30, après avoir déploré la pluie sinistre qui a étouffé dans l’oeuf le velléitaire printemps parisien (« Too bad for Roland Garros! ») Fred Hersch, affable et guilleret, s’installe à son piano. Il a besoin de quelques morceaux pour se délier les doigts. Son deuxième titre est emprunté au répertoire d’Ornette Coleman (je ne retrouve pas le titre exact). Il est très intéressant d’entendre Hersch sur ce terrain-là. Il conserve l’acidité de Coleman tout en l’enveloppant dans un lyrisme délicat qui est sa marque. Le troisième morceau est I fall in love too easily, une de ces ballades romantiques où Hersch excelle. On retrouve ce toucher admirable, avec la sensation que le son du piano est filtré, tamisé par l’artiste avant de nous être restitué. Seuls les plus grands donnent ce sentiment de contrôle absolu du son, à commencer bien sûr par Brad Mehldau, dont on sait qu’il est venu consulter Fred Hersch à ses débuts.

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On retrouve aussi dans cette ballade sa manière de multiplier les voix différentes et de les individualiser, qui n’est bien sûr concevable qu’en raison de ce contrôle total du son et du toucher que je viens d’évoquer. On retrouve aussi cet art d’installer un climat doux et poétique, avant de resserrer les fils de son discours et de donner au retour du thème une force expressive peu commune.

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Et pourtant,il manque encore à son jeu une dimension. Les doigts sont là, mais l’esprit semble vagabonder. Il attaque alors deux morceaux, Biguine again, composition personnelle dansante et ensoleillée, et un standard plein de vivacité et de fraîcheur, The Surrey with the fringe on the top. Avec ces deux morceaux, il se risque sur des terrains et des atmosphères l’on ne l’attendait pas forcément.On découvre un Hersch léger, pimpant, presque séducteur. Dès lors, on sent que Fred Hersch est bien là, non seulement dans sa virtuosité pianistique mais dans sa manière d’investir la musique et de la rendre plus habitée.
Si Fred Hersch a envie de s’ébattre dans des contrées qui ne lui sont pas forcément familières, le mérite revient aussi à ses deux accompagnateurs. Il faut voir le regard de Hersch lorsqu’il les écoute. Il semble non seulement heureux de jouer avec eux, mais désireux de les épater… A la fin du deuxième concert, il leur rendra d’ailleurs hommage par une phrase si simple, si juste, si touchante: « They made my job very easy! »

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Commençons par décrire son batteur Eric McPherson. Je l’ai surnommé intérieurement « Le maître des éraflures ». L’une de ses figures favorites consiste en effet à faire légèrement crisser contre sa cymbale la boucle d’acier située au bout du manche de ses balais. Il est fin, délicat, et ne considère pas le silence comme son ennemi juré. Au contraire, le chuchotis est sa matière première. Il compose à la batterie des symphonies de papier froissé…

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Le bassiste John Hébert, est tout aussi remarquable. Il empoigne sa basse avec force comme pour lui faire cracher ce qu’elle a dans le ventre. De fait son jeu est contrasté. Il a des notes qui éclatent comme des fruits trop mûrs et d’autres, ténues, fragiles, étirées, qui semblent avoir été empruntées à un autre instrument.

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Sur son chorus de Mood Indigo, avant-dernier morceau, on dirait qu’il tire sa basse vers le sitar. Il donne beaucoup d’espace à la musique. Le concert se finit par une admirable composition de Fred Hersch, Valentine, qui semble tant elle est romantique, tendre, pudique mais baignée de larmes, une sorte de quintessence de son lyrisme.

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Après une assez courte pause, le deuxième concert commence. Il va se révéler très différent du premier, en particulier dans les prises de risque du trio, qui seront beaucoup plus radicales. Tous ceux qui ont assisté à ce concert n’oublieront jamais au moins deux moments sublimes où le trio, véritablement, a tutoyé les anges. Le premier fut une version incroyablement ouverte de Lonely Woman. Elle commence par trois ligne mélodiques distinctes énoncées par les musiciens, comme s’ils étaient des randonneurs lassés de voyager ensemble et désireux faire la route chacun de leur côté. Puis ces chemins font coalescence, avant de se séparer et de se retrouver à nouveau. La musique est alors d’une incroyable liberté. Fred Hersch fait des petites notes dans l’aigu que son contrebassiste reprend pour son solo. L’improvisation fait un détour par Nardis avant de revenir à Lonely Woman avec une intensité renouvelée que le batteur Eric McPherson contribue à entretenir aux mailloches.
Le deuxième moment sublime du concert est une inoubliable version du thème de Jimmy Rowles, The Peacocks. Ce thème, Fred Hersch en a déjà donné des versions bouleversantes sur disque. On sent, dans sa manière de le disséquer avec une délicatesse infinie, combien ce morceau a été ruminé, mâché, incorporé. Hersch en connaît les arcanes, les passages secrets, les oubliettes. Il est capable d’en parcourir les labyrinthe harmoniques les yeux fermés. Il part de très loin dans son introduction (procédé qui lui est familier) avant de sauter pieds joints dans le fameux petit motif en trémolo du thème. Ensuite il déplie et replie le morceau, tente plusieurs configurations (à certains moments une tournerie presque latine) et j’ai l’impression visuelle de voir, en file indienne, plusieurs chanteurs d’âge et de style différents qui se succèdent pour donner chacun leur version de cet ensorcelant morceau. Le contrebassiste john Hébert contribue beaucoup à l’intensité du morceau, en particulier dans cet ostinato sur deux notes, à la fin du morceau. Quant à Eric McPherson montre qu’il peut muscler son jeu sans perdre en finesse. De manière générale, les trois musiciens sortent de leur zone de confort, à supposer que cette notion ait du sens pour de tels musiciens.

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Le concert se termine par deux morceaux en piano solo, exercice qui semble aussi naturel à fred Hersch que l’action de respirer. Il joue en rappel un blues, mais un blues à la Fred Hersch, qui part de très loin, qui sinue, musarde, fait des escapades inattendues avant de revenir dans toute sa majesté, dans toute sa gloire. Tous les spectateurs savent qu’ils viennent de vivre un moment inoubliable. En sortant du Duc des Lombards nous croisons le saxophoniste-pianiste-guitariste Olivier Bogé, sous le choc. Il murmure, comme sous le poids d’une écrasante révélation: « Mais le piano c’est ça….C’est comme ça qu’il doit être joué! ». Un sentiment partagé ce soir-là par tout le public du Duc des Lombards…

Le stylo: JF Mondot
Le pinceau: AC Alvoët
(Autres dessins visibles sur www.annie-claire.com
L’artiste, également plasticienne, participe à une exposition à l’abbaye saint Léger à Soissons)