Fred Hersch: jeu, set, match!

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Après ses magnifiques concerts en trio du mois de mai, Fred Hersch était de retour au Duc des Lombards, pour deux soirées en solo.

Fred Hersch (piano), Duc des Lombards, 15 décembre 2016

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Fred Hersch, on s’en est rendus compte au mois de mai dernier, semble à 61 ans dans une forme étincelante. Voilà une bonne nouvelle! Je me souviens par contraste des premières fois où je l’ai écouté, à la fin des années 90, en compagnie de mon ami Ludovic Florin qui me l’avait fait découvrir. Courbé sous le poids de la maladie, d’une fragilité de cristal, il semblait jouer pour se réchauffer. Il privilégiait les ballades, tissant autour de lui un cocon de douceur et de mélancolie que l’on aurait pu déchirer en respirant trop fort. On retenait donc son souffle, avec le sentiment que chaque morceau était peut-être son chant du cygne. C’était beau, un peu morbide aussi.

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Mais aujourd’hui, Fred Hersch va bien. Et son jeu s’en ressent. Au mois de mai, déjà, j’avais été frappé de sa jubilation à se couler dans les compositions acides et tendres d’Ornette Coleman. Ce soir, en solo, l’impression se confirme d’un Fred Hersch désireux de s’ébrouer sur de nouveaux territoires. Bien sûr, il reste souverain sur les ballades. C’est d’ailleurs par Portrait in Black and White, sublime ballade de Jobim, que s’ouvre le concert. Il la joue à un tempo très subtil, entre lent et medium, puis la prolonge par une autre composition de Jobim, O grande amor. Hersch joue ces ballades comme s’il songeait à voix haute devant le public. Les deux mains sur le piano, le voilà qui suit la pente de sa rêverie, s’autorisant associations d’idées, paradoxes, ratures, et même pages déchirées. Je repense, en l’écoutant improviser, à cette interview donnée à notre confrère Djam, dans laquelle Hersch disait qu’il « improvisait par phrases », et aussi qu’il avait une stratégie personnelle pour ne pas s’enliser: « Si ça devient barbant, je fais quelque chose de fou! ». J’écoute la ballade suivante, At the close of the day, une composition de Hersch, en essayant de repérer les moments où il suit son idée, et ceux où il se lance dans quelque folie pianistique. Je note aussi cette sérénité quand il joue les ballades. Plus rien de morbide, mais une délicatesse infinie encapsulée dans une énergie réchauffante.

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Cette énergie apparaît de manière éclatante un peu plus tard dans le concert, lorsque Hersch s’attaque à « You’re the top » de Cole Porter. Petite parenthèse sur ce standard trop peu joué. Il en existe évidemment beaucoup de très belles versions. Mais ma préférée reste celle d’Anita O’Day, non seulement à cause de ce voile léger et inimitable qui couvre sa voix, mais aussi parce qu’elle a eu l’audace de changer les paroles en les jazzifiant. Là où Cole Porter avait écrit:
« You’re the top
You’re the Coliseum
You’re the top’
You’re the Louvre Museum »
Puis, pour la blague,
« You’re a shakespeare Sonnet
you’re….Mickey Mouse »
Anita chante son panthéon personnel:
« You’re the bop
you’re like Sarah singing
You’re the bop
You’re like Yardbird swinging ». Et à la place de « You’re Mickey mouse », elle chante « You’re Lester Young »…
Il ne s’agit pas tout-a-fait d’une disgression… J’ai eu l’impression que Hersch avait très précisément en tête l’interprétation d’Anita O’day sur ce morceau. En tous cas, l’occasion est offerte de vérifier sa solidité rythmique (une qualité trop rarement mise en avant quand on parle de son jeu) et surtout son sens du swing. Hersch installe une pulsation solide, et s’engage dans you’re the top, sans second degré, sans ironie. Il y va franchement, faisant swinguer ce morceau avec une sorte de joie robuste, et une évidente gourmandise. Il joue ensuite d’autres compositions personnelles (Serpentine, et un hommage à Schubert).
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Le plus beau moment du concert, à mon sens, survient dans sa relecture du morceau de Joni Mitchell « Both sides now » qu’il joue en explorant toute la luxuriance du piano, toute la dimension orchestrale de cet instrument, avec des crescendo irresistibles, très maîtrisés puis des moments intimistes où le clavier semble le véhicule d’un soliloque intérieur.
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A la fin du concert, c’est une habitude chez lui, Hersch joue deux compositions de Monk dont Round Midnight, traité avec égards mais sans afféterie. C’est toujours une merveille quand Fred Hersch joue Monk, et quand il va chercher en lui un jeu plus percussif , plus rugueux, qui lui va comme un gant. Hersch, grand amateur de tennis, montre ici qu’il n’est pas seulement un élégant joueur de fond de cour, mais qu’il sait monter au filet pour y claquer des volées agressives et gagnantes. Il joue en rappel un Mood indigo exquis, merveilleux de sensibilité. Mais à ce moment là la partie était gagnée depuis longtemps. Jeu, set, match: Fred Hersch!

Texte jf mondot
dessins Annie-Claire Alvoët
(Autres dessins, et peintures à voir sur son site www.annie-claire.com )

Un commentaire

Xavier Prévost

Je crois bien que Fred Herch était au Duc les 15 et 16 décembre, pas le 14….
Amicalement,
Xavier

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