Fred Nardin au Duc des Lombards

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A l’occasion de la sortie de son dernier disque, Opening, Fred Nardin se produisait vendredi dernier au Duc des Lombards.

Fred Nardin (piano), Or Bareket (basse), Rodney Green (batterie), Duc des Lombards, Vendredi 13 octobre 2017

Dans un récent article de Jazz Magazine, Franck Bergerot célébrait Opening, en suggérant que Fred Nardin, jeune pianiste dont il suit depuis plusieurs années l’évolution et la maturation, venait de franchir un cap. J’ai vu venir Fred Nardin de moins loin que Franck (ses jumelles sont meilleures que les miennes) mais quand même, j’avais moi-aussi admiré ses performances en sideman ici ou là, par exemple dans un disque de Sophie Alour, Shaker, où à l’orgue, il groove formidablement à chacune de ses interventions.

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Alors, quel genre de beauté vient nous offrir ce jeune pianiste qui vient de fêter ses trente ans? Assurément, Fred Nardin n’est pas un révolutionnaire. Il ne cherche pas à renverser la table, ni le piano, on le sent peu enclin à déchirer le real book, et on ne le verra pas jouer aux fléchettes avec le portrait d’Oscar Peterson. Bref, Fred Nardin fait son nid dans le sillon d’un piano jazz classique qui revisite amoureusement le livre d’or des standards, avec pour boussole le swing et le groove. Mais quand on a dit ça, on n’a pas dit grand chose car bien des pianistes pourraient entrer dans cette catégorisation.
Ce qui distingue Fred Nardin? Il a de la feutrine sous les doigts. C’est la première chose qui m’ait touché dans son jeu: ce son de piano doux et plein, comme tamisé, qui vient s’allier à un swing jaillissant. Le premier morceau du concert est You’d be so nice to come home to. Nardin l’expose avec raffinement et gourmandise. Il fait partie de ces musiciens qui savent rendre passionnant l’exposé d’une mélodie, escamotant certaines notes, en faisant danser d’autres en pleine lumière, avec des petites accélérations délicieuses.Un swing d’une implacable douceur, travaillé en délicatesse.
Ensuite, Fred Nardin jouera un mélange de compositions personnelles Lost in your eyes, New Valse, Don’t forget the blues, The Guant (dédié à Mulgrew Miller) et de standards, un Monk de derrière les fagots , Green Chimneys, et un Monk de devant les fagots, I mean you.

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Tout au long du set, mon impression du début du concert se confirme, je goûte ce son de piano doux et plein à la fois, très contrôlé, une virtuosité tenue en laisse, qui ne se manifeste le plus souvent que par des accélérations éléctrisantes. Il faut attendre le sixième morceau pour le voir délivrer à ses doigts une autorisation temporaire de galoper sur le piano. Ses partenaires attisent le feu crépitant qui émane de cette musique, des sourires s’échangent, Nardin est toujours en recherche de contact visuel avec ses partenaires, quelque chose de très concentré et de très détendu circule entre ces trois musiciens.

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Le batteur Rodney Green est passionnant à écouter et à regarder (il est juste devant nous). Son jeu se caractérise par une sorte de finesse sans fioritures, une certaine ruguosité parfois, et un rapport incroyablement organique à sa batterie. On a l’impressin qu’il joue avec ses baguettes aussi naturellement et aisément qu’il le ferait avec ses mains. D’ailleurs, il ne joue quasiment qu’avec ses baguettes, capable de leur faire exprimer toutes les nuances, du forte au pianissimo.

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Or Bareket, à la contrebasse, fait admirer sa maîtrise et sa décontraction, entouré d’un essaim de Chinois qui admirent ses lignes de basse mais peut-être pas seulement. Et le concert se termine par une version inspirée du I mean You de Thelonious Monk.
Après le concert, fred Nardin me dit quelques mots de cette douceur de toucher qui m’a frappé: « Ce son de piano vient de tous ces pianistes que j’ai écoutés, Hank Jones, Tommy Flannagan…ils ont en commun cet art du perlé….le son est essentiel pour moi, je ne veux pas seulement de la douceur, je veux que le son soit plein. je veux aller dans le gras du piano… ». Et quand j’évoque cette virtuosité qu’il n’utilise qu’avec parcimonie, fuyant tout étalage, Fred Nardin a cette jolie phrase: « Quand tu joues avec de tels maîtres, Rodney Green, ou Or Bareket…tu n’as pas le droit de faire du bla-bla de notes. Tu as juste le droit de faire de la musique… ».

Texte: JF Mondot
Dessins: Annie-Claire Alvoët (autres dessins, peintures, gravures à découvrir sur son site www.annie-claire.com)

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