Guy Le Querrec et Nautilis à l’Estran de Guidel (Un jazz critic en pays breton 2)

Ce 28 mai, l’Estran de Guidel accueillait le photo-concert Regards de Breizh, le groupe Nautilis « jouant la Bretagne de Guy Le Querrec » sur la musique de son clarinettiste Christophe Rocher et le montage de Jean-Alain Kerdraon.

 

À l’issue d’une vraie journée de vacances sous un ciel bleu de commande, entraîné par Blueraie à courir allées couvertes et menhirs dans l’arrière côte, je revenais sans attendre mon retour parisien à mes habitudes professionnelles, le “jâze”, mais pour un spectacle qui m’offrait un vrai palier de décompression.

 

L’Estran, Guidel (56), le 28 mai 2014.

 

Regards de Breizh, photo-concert, sur une idée de Guy Le Querrec et Christophe Rocher : Guy Le Querrec (photos), Christophe Rocher (composition et direction musicales), Jean-Alain Kerdraon (création visuelle et montage), Sergine Laloux (iconographie et préparation technique), Sylvain Thévernard (ingénieur du son). Avec l’Ensemble Nautilis : Philippe Champion (trompette), Christophe Rocher (clarinettes), Nicolas Peoc’h (sax alto), Céline Rivoal (accordéon), Christofer Bjurström (piano), Frédéric Briet (contrebasse), Nicolas Pointard (batterie), Vincent Raude (électronique).


L’Estran

Le lieu d’abord, dont les habitués de nos pages agenda n’ont pu manquer le nom : L’Estran. À l’embouchure de la Laïta, à l’ouest de Lorient, ce bel équipement culturel mené de main de maître par Xavier Le Jeune tranche sur le paysage des centres culturels tenus par le lobby théâtral, pour qui la musique n’est généralement jamais qu’une pause distractive (fun, chantée, vocale, “actuelle”, tropicale) au sein une programmation plus sérieuse (le Théâtre). « L’Estran, scène de territoire pour le jazz et les musiques improvisées, peut-on lire en tête du programme de la sixième saison de L’Estran 2013-2014, scène pour les arts visuels et la création numérique de la Ville de Guidel. » Rubriques de ce programme : Le Jazz (une affiche d’un bel éclectisme allant de la pianiste et chanteuses néo-swing Champian Fulton aux rencontres transatlantiques initiées par Alexandre Pierrepont, en passant par le jazz manouche, le pianiste Issam Krimi, Youn Sun Nah, Journal Intime et les frères Enhco), Jazz à l’image (ciné concert, concert dessiné, photo-concert), Histoires de jazz (cycles de conférences par Pascal Bussy), Les Singulières (lecture accompagnée autour de Victor Hugo, installation audio-vidéo autour du Burkina Faso), La Création numérique (conte numérique, spectacle numérique participatif, spectacles théâtraux notamment autour de Shakespeare et Ramuz), Histoires d’Art (conférences et expositions faisant dialoguer artistes classiques et créateurs contemporains), plus des résidences et des artistes associés. Parmi ces derniers, les deux compères Christophe Rocher et Christofer Bjurström associés à L’Estran pour les trois saisons écoulées et Alban Darche pour les deux années à venir. Comparer le travail de ces programmateurs de terrain à la rubrique “Ce qui nous arrive en musique” que j’entends chaque matin sur France Culture, mais dont le contenu musical serait plus digne de Fun Radio ou, lorsque Mathieu Conquet sort ses fiches “musique classique”, de Radio Classique, voilà qui me laisse songeur.

 

Regards de Breizh

Véritable opération de désarchivage parmi un fonds de milliers de photos prises en Bretagne entre 1972 et 2000, le photo-concert Regards de Breizh donne un coup projecteur sur toute une partie méconnue des archives de Guy Le Querrec que l’on connaît plutôt pour son travail sur le jazz, l’Afrique, les Indiens… C’est oublier les racines bretonnes de Guy qui l’ont souvent ramené en Bretagne, et les liens que le jazz et la Bretagne ont su nouer autour des festivals de La Roche Jagu et de Glomel, liens auxquels le photographe n’est pas resté indifférent.

 

Le photographe

En quelques 370 clichés, Regards de Breizh revisite ainsi la Bretagne au gré de ses voyages pour raisons professionnelles (le naufrage de l’Amoco Cadiz, reportage autour d’exercices sous-marins), familiales (noces) ou purement vagabondes qui nous font passer d’un visage de jeune femme entrevu sur le bateau entre Bréhat et le Continent, à des images de plage, d’un groupe de spectateurs endimanchés les pieds dans l’eau lors d’un concours hippique en bordure de mer à des images d’abattoir en passant par la gravité des regards entourant un marché aux bestiaux. On y retrouve cet art de faire voir ce que nous n’avions pas vu, ou plus exactement ce que nous avions vu sans le savoir, sans le regarder, sans en percevoir le sens, le mystère ou la cocasserie, et qu’il saisit à “l’instant décisif” où se conjuguent le geste du sujet (corps en mouvement, poses, mains, regards), la lumière, le placement du photographe et le hasard (coup de vent, reflet, ombre insolite), art de l’instant se conjuguant lui-même au regard rétrospectif sur planches, regard que l’on sait animé, chez Le Querrec, d’une attention particulière aux contrastes inattendus et révélateurs, aux jeux du hasard dont il joue comme on joue du calembours et de la queue de mots.

 

Le monteur.

Jean-Alain Kerdraon s’est livré à un ingénieux travail de montage, d’inclusion, de superposition et de fondu-enchaîné que l’on appréciera de diverses manières. Tandis que Blueraie, à mes côtés, de son regard de monteuse de films, la trouvait trop longue, j’ai aimé la séquence de nettoyage des plages noyées de pétrole brut, notamment pour cette longueur, la répétition des gestes, l’allongement et la multiplication des tuyaux (auquel il rajoute une séquence hors cadre inutile), où s’inscrivait le désespoir face à l’ampleur de la catastrophe. J’ai aimé la dégringolade d’une descente d’escalier par la mariée, descente qui se multiplie à l’écran en un perpetuum mobile. J’ai aimé la séquence du voyeur à la longue vue dont le cercle de lentille vient chercher les photos par leurs détails. En revanche, de nombreuses solutions adoptées par Kerdraon ont le tort de semer la confusion par effets de redondance, de distraction, voire de masque, les photos de Le Querrec possédant, dans leur simple juxtaposition ou en elles-mêmes leurs propres montages, associations d’idées et fondus-enchaînés. Et à trop détailler telle image ou à trop les mêler l’une à l’autre, on finit par laisser passer sans le voir, ce qui en fait la force.

 

Le compositeur et l’orchestre.

Quant à la musique, d’une polyphonie active, elle gagnera surement à être rejouée (car, quoiqu’on en dise ici, ce photo-concert mérite de circuler) et à s’alléger, à s’aérer, tant à force de jouer constamment la carte du plein en un quasi monochrome orchestral, elle finit par manquer de mystère, de légèreté, voire d’humour. L’écoutant, avec l’oreille que l’on prête à une bande son, tout sauf analytique, je ne pouvais cependant m’empêcher de penser aux musiques de Willem Breuker pour les films de Johan Van der Keuken. Pour apprécier l’Ensemble Nautilis au mieux, on reviendra donc à l’album du même nom, révélation de notre numéro 643.

 

Un lieu de création.

Ainsi se terminait la sixième saison de L’Estran qui connaîtra une coda le 12 juillet avec l’enregistrement sur scène du nouveau disque du trio de Matthieu Donarier (Manu Codjia, Joe Quitzke) à l’occasion de ses quinze ans d’existence (1999, le Concours national de jazz de la Défense, il ne faisait déjà aucun doute que ce trio devait durer). Peu auparavant, L’Estran aura déjà accueilli Matthieu Donarier, le temps d’un autre enregistrement au sein du projet Jazz Around the Bunker sur le répertoire de Serge Gainsbourg chanté par Lila Tamazit, en compagnie de Jean-Louis Pommier, Guillaume Saint-James, Sébastien Boisseau et Arnaud Lechantre. Où l’on découvre en l’Estran, non seulement une maison où l’on passe, mais une maison où l’on crée et où l’on produit, des spectacles comme Regards de Breizh, créé le 23 mai à L’Alizé de Guipavas (Brest), en co-production avec l’Estran et Penn Ar Jazz, et des disques comme “Megapolis” de Guillaume Saint-James dont le numéro de Jazzmag de juin (désormais en kiosque) vante les mérites d’un “Choc”.

 

Franck Bergerot

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