Hélène Labarrière sous la bafarde et deux Avishaï aux lueurs de l'aube

Hélène Labarrière sous la bafarde et deux Avishaï au New Morning

 

Une soirée en trois temps : conférence presse du Festival Couleurs du monde, duo de la contrebassiste Hélène Labarrière et de la diseuse Violaine Schwartz sur un répertoire de chansons réalistes au studio de l’Ermitage et Yonathan Avishai invité du trio d’Avishai Cohen au New Morning. J’ai trente minutes pour vous raconter ça avant de filer au bureau. Top chrono, il est 9h30… 

 

 

19heures. Conférence de presse du Festival Couleurs du monde au café-restaurant Ma pomme en colimaçon, au coin de la rue de l’Ermitage et de la rue de Ménilmontant. Rien à voir avec le jazz qui est l’objet de ce blog, quoique. Vous connaissez la Grande boutique à Langonet ? Une vieille auberge en Centre Bretagne retapée par l’activiste breton Bertrand Dupont et qu’il aurait pu rebaptiser L’Auberge du monde, tant on y voit se croiser, dans ce petit village breton, musiciens des Balkans, du Pakistan, du Mali… mais où l’on peut tout aussi bien tomber sur Evan Parker ou François Corneloup. Rayonne autour de ce lieu le Plancher, saison culturelle itinérante qui sillonne la Bretagne et, depuis six ans, un festival en partenariat avec l’émission de France Musique produite par Françoise Degeorges, Couleurs du monde dont le festival reprend le nom. Il s’étend du 25 mars au 5 avril sur un programme de métissages comme seule le Centre Bretagne, terre d’enracinement et d’ouverture, qui ne laissera pas l’amateur de jazz indifférent s’il est curieux, cela va sans dire, mais surtout s’il y découvre la Kreiz Breizh Akademi (le 26 mars à Huelgoat), le spectacle de Patrick Molard Ceol Mor (le 2 avril à Kergrist-Moëllou) et le duo du flûtiste Jean-Luc Thomas et du tubiste-serpentiste Michel Godard (le 5 avril à Kergrist-Moëllou). Ceci dit en précisant j’ai abondamment cité la Kreiz Breizh Adademi d’Erik Marchand, sorte de “dé-conservatoire” et carrefour permanent de la musique bretonne et des musiques à tempéraments non égaux qui participe à la formidable émulation régionale observée ces dernières années entre la scène jazz et les musiques traditionnelles en Bretagne. Et en précisant encore que Ceol Mor (la Grande musique en écossais, également connu sous le nom de pibroch) est la grande tradition ancestrale de cornemuse écossaise dont Patrick Molard est l’un des grands spécialistes et dont il créera le 2 avril un spectacle impliquant son frère violoniste Jacky Molard, le saxophoniste Yannick Jory, le guitariste Eric Daniel, le batteur Simon Goubert et la contrebassiste Hélène Labarrière… Labarrière ? Justement la voici. Il est à peu près 21h…

 

Studio de l’Ermitage, Paris (75), le 10 mars 2015.

 

Violaine Schwartz (chant), Hélène Labarrière (contrebasse).

 

Le label innacor, volet phonographie de la Grande boutique, est à l’honneur pour trois soirs successifs au studio de l’Ermitage en première partie du World Kora Trio – Eric Longsworth (violoncelle), Chérif Soumano (kora) et David Mirandon (perc) – qui succèdera ce soir 11 mars à Valentin Clastrier qui ne cesse de réinventer la vielle à roue depuis les années 1970 et le 12 à Avaz, le groupe du percussionniste Keyvan Chemirani dont nous faisions l’une des révélations de notre numéro de février, où la chanteuse Maryam Chemirani croise la tradition persanne avec celle de sa consœur bretonne Annie Ebrel (autrefois complice de Riccardo del Fra) et dont les cordes d’Hamid Khabbazi (târ) et les flûtes du breton Sylvain Barou entraîne les improvisations loin vers l’Orient Indien…

 

Ce soir donc Violaine Schwartz et Hélène Labarrière… Vu l’horloge, je vous ressers, coquilles comprises, un compte rendu précédent (le 13 juillet 2012 à Larmor-Plage) qui n’a pas perdu de son actualité:


C’est sur les terrains de l’intertextualité et de l’interdisiplinarité que Violaine Schwartz et Hélène Labarrière se sont connues aux frontières du théâtre, au voisinage des travaux de Dominique Pifarély, où leur complicité s’est cristallisée sur un programme de reprises de chansons réalistes du début du siècle, programme particulièrement centré sur la misère féminine telle qu’elle a été chantée par Fréhel, Damia, Yvette Guilbert ou Marianne Oswald. Un programme qui prend toute sa dimension sur scène par la présence de Violaine Schwartz : présence de comédienne tant par l’attitude corporelle et mimique que par le placement de la voix qui se passe de micro. Violaine Schwartz est d’abord une diseuse, dans la grande tradition des chanteuses réalistes dont elle interprète le répertoire. Ces chansons, elle sait en accentuer le poids dramatique juste ce qu’il faut et y en prendre sa part de distance et d’humour en perspective avec celle qu’on prenait au cabaret ou au music hall. Du coup, la vraie lecture dramatique des textes se ferait presque plus du côté de la contrebasse d’Hélène Labarrière qui contrebalance cette légèreté salvatrice de l’interprétation par un commentaire menaçant et bravache. Point de walking bass ou de oum-pa oum-pa, mais des ostinatos noueux, des lignes anguleuses, des figures abstraites et des grondements qui relativisent ce rôle de diseuse que je soulignais plus haut. Car comme chanteuse et musicienne, Violaine Schwartz a fort à faire pour donner une réplique sans faille aux propositions d’Hélène Labarrière et la place qu’occupe dans cette collaboration l’expérience du jazz de la contrebassiste explique le compte rendu dans ces pages au-delà du phénomène de sympathie ou de simple ouverture d’esprit.


Le concert s’achève, je file comme un voleur. Direction le New Morning où se produit l’autre Avishai Cohen, le trompettiste, que je n’ai jamais entendu en chair et en os et j’ai grande hâte.


New Morning, Paris (75), le 10 mars 2015.

 

Triveni : Avishai Cohen (trompette), Yoni Zelnik (contrebasse), Justin Brown (batterie) + Yonathan Avishai (piano).

 

Il n’est pas loin de 22h15 lorsque j’arrive dans un New Morning bondé d’un public plutôt jeune, Avishai Cohen a déjà entamé son second set et je le surprend dans ce que j’identifie en débarquant comme une espèce de suite de motifs qui m’évoque Complete Communion de Don Cherry, un rêve
de Complete Communion cinquante ans plus tard. Le maître mot de cette musique est la liberté : liberté de jeu de Justin Brown (plus conventionnellement métrique qu’avec Ambrose Akinmusire, mais toujours impliqué dans ces arithmétiques de la batterie contemporaine que Justin Brown pratique comme un langue vivante non récitée, mais parlée couramment, souplement, puissamment, mais d’une puissance qui ne relève pas du décibel, mais de la conviction, jusqu’au chuchotis des balais) et de Yoni Zelnik (qui lui donne une réplique folâtre et enracinée), liberté d’Avishai Cohen qui se joue des formats et privilégie le jeu pur, l’improvisation jusque dans les exposés qu’il survole à l’hirondelle. Il reprendra de la même façon Goodbye Pork Pie Hat, puis, Shiny Stockings de Frank Foster en invitant sur scène le pianiste Jonathan Avishai, [Révélation !] de notre numéro d’avril, qui flotte avec une égale liberté sur la triple mémoire de Count Basie, Erroll Garner et Ahmad Jamal, tandis que Yoni Zelnik et Justin Brown jonglent avec shuffle et chabada, légers, légers… 

 

Bon, il est 10h20, j’ai perdu mon pari… vite le numéro d’avril m’attend.

 

Franck Bergerot

 

PS : je feuillette dans le RER le programme du Duc des Lombards distribué à la sortie du New Morning et j’y trouve aux dates des 31 mars et 1er avril Yonathan Avishai. Il y jouera en compagnie de Yoni Zelnik et Donald Kontomanou. On aurait tort de s’en priver.

 

 

 

 

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