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Jazz à Vienne, 10 juillet

Avec Ahmad Jamal, Chucho Valdez, Franck Nicolas et Sonny Troupé, la mémorable soirée d’hier était placée toute entière sous le signe des percussions et du groove, qu’il soit américain, cubain ou antillais. Le tout arrosé de ti-ponch ou de Condrieu, au choix !


Ahmad Jamal invite Yusef Lateef: Ahmad Jamal (p), Reginald Veal (b), Herlin Riley (dm), Manolo Badrena (perc) + Yusef Lateef (ts, flûtes, hautbois)

La soirée avait commencé sous les meilleurs auspices pour les festivaliers qui avaient eu la bonne idée d’assister à la conférence « Jazz et vin du Rhône », clôturant le séminaire de l’Académie du jazz. Après le discours théorique brillamment développé par François Lacharme et le vigneron Yves Gangloff (le terroir comme partition de standard, la viticulture comme improvisation), place aux travaux pratiques avec la dégustation d’une délicieuse bouteille de Condrieu, le cru dont s’enorgueillit Vienne et sa région.

C’est donc dans les meilleures dispositions que nous assistâmes à la prestation d’Ahmad Jamal au Théâtre antique, remplaçant de luxe de cette soirée qui devait être initialement consacrée à Sonny Rollins. Gageons qu’on n’y perdit pas au change : le quartette du pianiste est décidément l’un des meilleurs groupes qu’on puisse entendre aujourd’hui. On pourrait écouter des heures cette rythmique à la cohésion parfaite distiller ses grooves intenses aux accents afro et caraïbe, où le chabada ternaire n’a quasiment plus droit de cité. En osmose totale avec ses musiciens, Ahmad le Terrible anime la musique selon une mystérieuse logique de circularité discontinue, où le thème peut être repris cinq ou six fois au fil d’un même titre, où un même musicien peut prendre différents solos à différents moments, où les contrastes de dynamiques et de densité relancent sans cesse l’intérêt pour des morceaux qui semblent pourtant ne jamais devoir finir.

Après un premier set de folie, l’arrivée de Yusef Lateef (bientôt quatre-vingt-treize ans !) réorienta radicalement le cours de la musique. D’abord seul sur scène, usant de différentes flûtes traditionnelles en bois, le vieux sage se livra à une sorte d’improvisation incantatoire, rejoint progressivement par les autres membres du quartette. Il y avait quelque chose de fascinant à voir ces musiciens s’adapter en un instant à ce nouveau contexte musical plus libre, qui rappelait par moment l’univers de l’Art Ensemble of Chicago.


Chucho Valdez & The Afro Cuban Messengers with Special Guest Buika: Chucho Valdés (p), Dreiser Durruthy (voc, batas), Reinaldo Melián (tp), Gastón Joya (b), Rodney Barreto (dm), Yaroldy Abreu (congas)

En guise d’entracte, une pluie diluvienne s’abattit sur le Théâtre antique, faisant fuir une partie des festivaliers et semblant même un temps compromettre la poursuite du concert. Après un moment d’incertitude, Chucho Valdez put finalement monter sur scène, pour le plus grand bonheur d’une foule désormais couverte de ponchos rouges. Dans la lignée de feu son groupe Irakere, le pianiste est un peu à la musique cubaine ce que la fusion des années 70/80 était au jazz : une variante musclée, spectaculaire et métissée, parfois un peu trop show off malgré (ou à cause de) l’indéniable qualité des musiciens. Invitée de marque de la soirée, la chanteuse espagnole d’origine équato-guinéenne Buika séduisit le public par son timbre à nul autre pareil, s’essayant même à l’interprétation d’un standard en anglais (My One And Only Love) en duo voix-piano.


Franck Nicolas Jazz Ka Philosophy rencontre Sonny Troupé Quartet: Franck Nicolas (tp, bu, coquillages), Sonny Troupé (dm, tambour ka), Olivier Juste et Arnaud Dolmen (voc, tambour ka), Mike Armoogum (voc, b), Gregory Privat (p, cla)…

Plus tard dans la nuit, plusieurs des musiciens de Chucho Valdez s’étaient donné rendez-vous au Jazz Mix pour écouter leurs cousins guadeloupéens, et ils ne furent pas déçus du voyage. Au fil d’un concert-fleuve de plus de deux heures, Franck Nicolas (trompette coudé à la Dizzy), l’aîné, et Sonny Troupé, le cadet, donnèrent une éclatante démonstration de ce que peut être le jazz antillais contemporain : nerveux, électrique, voire psychédélique, et surtout redoutablement groovy, nourri de bop autant que d’électro (selon la devise du Jazz Mix 2013 : From be-bop to lap-top !). Pourquoi des musiciens d’un tel talent ne sont-ils programmés dans aucun autre festival ? Serait-ce parce qu’ils habitent Montpellier ou Toulouse plutôt que Paris ? Qu’ils n’ont pas les bonnes connexions ? Comme on disait dans mon enfance : mystère et boule de gomme !


Jean-Philippe Scali Sextet: Jean-Philippe Scali (sax), Julien Alour (tp, bu), Jerry Edwards (tb), Adrien Chicot (p,elp), Samuel Hubert (b), Manuel Franchi (dm)

Un peu plus tôt au Club de Minuit, Jean-Philippe Scali et son sextette donnaient un set faisant preuve d’une grande maturité d’écriture et d’une remarquable cohésion de groupe. « Ça sonne comme Mingus qui serait retourné sur la côte Ouest. », me glisse à l’oreille un ami connaisseur. J’ajouterais : en emportant dans ses bagages quelques disques de Pierre de Bethman et d’autres jazzmen contemporains.


Pascal Rozat

 

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