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Les nuits intranquilles de Gaël Horellou

Hier, le bruit de la rue venait nous chercher jusqu’au fond du Sunside. Ce soir, c’est la musique qui m’appelait à l’autre bout de la rue de Turenne, en provenance du Bistrot (au numéro 92). Périodiquement, Gaël Horellou fait parvenir dans ma boîte mail une série de dates dans des bars connus de lui seul, sinon des gens du quartier.

 

 

Le Bistrot, Paris (75), le 12 juillet 2012.

 

Gaël Horellou (sax alto), Viktor Nyberg (contrebasse), Philippe Soirat (batterie).

 

Gaël Horellou, c’est le milieu des années 90, le Collectif Mu qui nous arrivait du Crescent de Macon. Un groupe sur lequel on s’était un peu mépris, car sitôt le guitariste-compositeur Jean-Loup Bonneton qui en était l’âme est retourné – dit-on – à l’élevage de volailles dont il était l’héritier, l’orchestre a perdu l’identité qu’on lui supposait et l’on a vu ses membres se disperser dans des directions que nous n’attendions pas, une minorité mutant vers la descendance d’un certain rock progressif entre Magma et Soft Machine qui avait marqué la naissance du Crescent, les autres se retrouvant à revisiter les fondamentaux du bop dans le collectif Nuits blanches qui jamma quelques mois des nuits durant au défunt Petit Opportun. Gaël Horellou est de ceux-là et bien qu’il soit passé par différentes expériences dont l’électro (notamment avec Laurent de Wilde), il est resté ancré dans le monde du bop, vivant en franc-tireur pour débusquer les gigs qu’il n’attend pas venir à lui. Je l’avais connu d’un alto vif comme l’argent et ses mails récurrents envoyés à la collectivité signalant les apparitions de sa petite entreprise en des lieux toujours inattendus m’a tiré ce soir de ma banlieue jusqu’à la rue de Turenne pour satisfaire une curiosité qui se faisait pressante.


Ce que j’entends ne m’étonne pas, sinon que cette générosité nerveuse qu’on lui connaissait a mûri sans rien perdre de sa verve énergique, insatiable et fiévreuse. Il bouge beaucoup, comme sa musique aux zébrures parkériennes, les yeux grands ouverts, mais avec l’air de ne rien voir d’autre que l’arrivée de la prochaine phrase. Que joue-t-il ? L’idiome est celui d’un bop ouvert avec une once d’héritage modal coltranien et de motivisme rollinsien, qui déshabille ici un standard, revisite là une composition du premier jeune Miles, incendie une autre de Charlie Parker, travestit un blues mineur coltranien, etc. Peu importe, quoiqu’il interprète, il nous emmène où il veut, sans autre système que le flux du swing porté par la walking bass bougonnante et néanmoins souple et attentionnée de Viktor Nyberg et le chabada très libre et très dansant de l’indéfectible Philippe Soirat. Guidé par sa faconde naturelle, l’altiste peut flâner en route le temps d’une idée qui le laisse rêveur, se laisser dérouter par une citation qui lui inspire un soudain et momentané ostinato, décider d’un soudain plongeon, d’un périlleux looping, d’un picotage de notes rythmiques, de long phrases en arabesques ou en zizags, d’un jeu avec le silence ou d’un remplissage intempestif en croches, en triolets, en doubles croches, d’un moment d’extase growlée, dérapée, volplanée, jusqu’au délire… forçant alors l’écoute d’un public tumultueux qui semble celui du quartier, débordant en terrasse, d’une attention chaleureuse et distraite qui vous ferait passer pour un dévot. Ces trois-là, même s’ils sont rompus à l’impromptu du jazz façon 52ème Rue, semblent bien se connaître tant ils réagissent sans hésitation aux intentions de leurs comparses. Pourtant, c’est avec un autre groupe que l’altiste nous donne rendez-vous les dimanche et lundi 14 et 15 juillet au Baiser salé, avec Frédéric Nardin à l’orgue et Tiss Rodriguez à la batterie. Entrée libre, consommation obligatoire, répertoire funk, suivi d’une jam session. La nuit est un long bœuf pas si tranquille.


Franck Bergerot

 

JMNUM

 

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