Siena Jazz.23/07-28/07. Sienne, Italie. Siena Jazz, c’est d’abord un lieu : une annexe de la Fortezza Medicea, forteresse érigée au XVIème siècle par les Florentins pour contrôler la ville toscane voisine et rivale de Sienne. S’y est installée une fondation qui, à l’origine en 1977, n’était qu’une modeste association locale destinée à favoriser l’enseignement du jazz. Aujourd’hui reconnue Accademia Nazionale del Jazz, soutenue par la ville, la région et par une banque locale qui – fondée au XVème siècle – s’enorgueillit d’un demi millénaire de mécénat musical, Siena Jazz fête la 40ème édition de ses « Seminari », stages pédagogiques organisés originellement deux fois l’an, puis seulement en été. Ce cursus pédagogique a, au fil des annés, vu défiler – comme étudiants puis souvent comme professeurs – une bonne partie des musiciens de jazz italiens actuels, entre autres Paolo Fresu et les membres de son quintette italien qui se sont rencontrés sur les bancs de Siena Jazz.
Une équipe organisatrice permanente d’à peine une demi-douzaine de personne, un potentiel d’accueil d’une centaine d’étudiants, plus d’une vingtaine d’enseignants italiens, européens et américains, des locaux équipés du matériel musical, pédagogique et informatique le plus performant, sans compter un centre d’études doté d’une collection d’archives impressionantes (disques, livres, revues, phonogrammes et phonographes du début du siècle)… voici en gros la structure de Siena Jazz où pédagogie, recherche et production de disques et de livres font bon ménage. « Nous avons obtenu de nouveaux locaux dans un des bastions de la forteresse » ajoute non sans fierté Franco Caroni, président de Siena Jazz et bassiste électrique à ses heures perdues. « Quand ils seront finis d’aménager nous disposerons d’une salle de concert de la taille d’un club de jazz ».
Cette année l’originalité était qu’à la fin du mois de juillet se croisèrent les participants à la session finale d’une « master class » en techniques d’improvisation initiée en 2008 et les étudiants du stage estival annuel.
Majorité d’étudiants italiens pour la première, qui a rassemblé un week end par mois pendant deux ans des musiciens de niveau élevé qu’on a pu entendre jouer en petite formation et en big band avec leurs enseignants. Impossible de recenser tous ces mini-concerts, mais le niveau est effectivement impressionnant et John Taylor (p) comme Bobby Watson (as), Glenn Ferris (tb) comme Bruno Tommaso (b) ou Ferenc Nemeth (dm) comme Avishai Cohen (tp) – tous chargés d’enseigner le jeu collectif en plus de leur instrument – étaient ravis de se produire avec les jeunes musiciens qu’ils avaient formés. Difficile parfois, certes, d’éviter l’enfilade de solos dans ces conditions de jeu mais la notion de cohésion d’ensemble était bel et bien acquise et chaque enseignant avait réussi à susciter un travail de composition et d’improvisation personnel de ses étudiants, tout en imprimant évidemment au groupe sa marque propre. Peu de standards et de clichés, donc, et parfois une remarquable originalité chez de jeunes musiciens de niveau quasi professionnel. « J’adore venir ici. D’ailleurs j’enseigne et je joue beaucoup en Italie » assure John Taylor. Ferenc Nemeth, quant à lui – qui présenta un des groupes les plus applaudis, un peu dans l’esthétique de certaines formations de Paul Motian – ne cachait pas sa satisfaction de la performance de ses « sidemen », parmi lesquels l’excellent Marcello Giannini, un guitariste déjà repéré par Enrico Rava.
Le stage estival, de son côté, réunit des niveaux plus disparates et des étudiants venus pour un tiers du reste de l’Europe, attirés par la réputation des enseignants. Ainsi on aura la surprise de rencontrer Mauro Gargano et Rémy Vignolo assistant à une magistrale leçon d’histoire du jazz donnée par Francesco Martinelli, responsable du centre d’études. Certes c’est davantage pour fréquenter Eric Harland, Kenny Wheeler ou Anders Jormin que le batteur et le bassiste ont fait le voyage depuis Paris, mais ils occuperont pendant deux semaines les mêmes bancs qu’un guitariste tunisien, une batteuse hollandaise, un pianiste allemand, une trompettiste belge et nombre d’étudiants italiens de plusieurs années leurs cadets. Face à eux, Stefano Battaglia ou Kenny Werner (p), Ben Monder ou Peter Bernstein (g), Anders Jormin ou Paolino Dalla Porta (b), Mauro Negri (as, cl) ou Jim Snidero (as), Kenny Wheeler (tp) ou Jeremy Pelt (tp)… Bref une palette d’enseignants pour le moins alléchante quand on s’intéresse à la diversité de ce qui se fait aujourd’hui en jazz. Hormis les jams quasi quotidiennes entre étudiants, un véritable concert leur permit d’ailleurs d’entendre certains de leurs professeurs in situ. Au trio constitué par Aaron Goldberg (p), Reuben Rogers (b) et le formidable Eric Harland (dm) vinrent se joindre divers solistes qui firent souvent davantage étalage du savoir-faire technique qu’ils transmettaient dans la journée que d’une sensibilité ou d’un sens du jeu collectif que seule une longue pratique ou un talent naturel pourront faire acquérir à leurs élèves. « Le nombre d’étudiants étrangers a sensiblement augmenté cette année : sans doute le bouche à oreille des anciens étudiants et des professeurs, car nous ne faisons pas de publicité hors d’Italie » assure Francesco Martinelli. En tout cas la réputation des stages d’été de Siena Jazz – qui, pour cette quarantième édition, se prolongeait jusqu'au 07/08 –, déjà bien établie, ne semble pas devoir baisser dans les années à venir tant le taux de satisfaction des enseignants comme des étudiants est palpable à l’intérieur et aux alentours d’une forteresse qui a autrefois résonné de sonorités moins susceptible d’adoucir les mœurs et de faire claquer les doigts.
Thierry Quénum
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