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TAMPERE JAZZ HAPPENING : LUSH LIFE !
J'apprends dans l'avion qui m'amène de Bordeaux vers Tampere que la Finlande est le pays le plus désirable au monde, du moins sur le papier. Prenez quelques critères simples (niveau de vie, éducation, libertés individuelles, santé, démocratie, couverture sociale, chômage, et j'en passe), rangez dans l'ordre du plus au moins, et la Finlande sort en tête. Devant la Suisse. Et loin devant la France, qui n'apparaît pas dans le tableau des quinze pays les plus évolués du monde. Cherchez l'erreur. A Tampere (deuxième ville du pays, fameuse pour son Musée Lénine, il se trouve que Lénine a rencontré Staline pour la première fois à Tampere, je dis ça au cas où dans le cadre de « Lenin On Tour »...), à Tampere donc, quand les nuits vont devenir vraiment très longues, on marque ça par un festival de jazz, bref, intense, unité de temps et de lieu, un festival de jazz comme je les aime. Et comme j'ai aimé en bâtir un. Mais laissons ça. Tampere est une ville de culture, ça n'étonnera personne, avec un nom pareil, et malgré le climat. Quand j'arrive, le soir, enfin dans l'après-midi, une fine couche de neige affleure. Tampere est une ville de musique, je ne plaisante pas cette fois non plus, malgré l'allusion. Plusieurs orchestres symphoniques, un festival de musique contemporaine, un festival de jazz donc, qui en est à sa 28° édition. Minnakaisa Kuivalainen en est la directrice exécutive, Juhamatti Kaupinnen le producteur et programmateur. Unité de temps et de lieu : tout se passe en trois jours, deux soirées (longues, on devrait dire deux nuits) et une journée, celle de dimanche. Et tout est concentré en un lieu superbe, un ancien bâtiment des douanes, où l'on trouve une salle de plus de 1000 places, des bars comme il en neige, un stand de disques très fourni de choses rares, et un lieu où musiciens et journalistes peuvent se croiser et se parler, tout en dégustant quelques spécialités du pays. A dix mètres en face – traversez sans glisser – le Telakka est un club vaste, chaud, bondé, c'est l'alternative plus intime et plus « pointue » au festival « in ». Beaucoup de monde partout, le festival s'autofinance en grande partie, et pourtant pas de super vedettes, plutôt des musiciens créatifs. Le rêve. Et puis des femmes blondes comme rarement. Vraiment très blondes, c'est surprenant. Mais laissons ça aussi. Charles Gil, qui vit et travaille en Finlande depuis des années, qui y organise et tisse patiemment des liens organiques entre nos deux pays, et surtout entre les musiciens de jazz vif de nos deux pays (il déborde parfois sur la Lettonie, les autres pays nordiques), Charles Gil donc me pilote pour mon arrivée sur les lieux. J'écoute d'abord le Portico Quartet, un drôle de groupe anglais qui réussit à sonner à la fois comme une musique du nord (Jack Wyllie aime beaucoup Jan Garbarek, ça s'entend) qui aurait pris un petit coup de soleil (Nick Mulvey pratique avec subtilité des steel drum). Je n'insiste pas vraiment, parce que j'ai repéré qu'en face (le fameux club Telakka) se produisait un duo explosif : Seppo Kantonen (hammond B3, un vrai, avec Leslie et tout et tout), et Joonas Riipa (batterie). Si vous m'avez bien suivi – on se sait jamais, il faut vérifier de temps en temps – ce sont les mêmes qui m'avaient tant impressionnés à Perpignan avec Mikko Innanen. Dans le contexte local, qui est le leur, c'est encore plus fort. Seppo est un véritable organiste, pas un joueur de « clavier » adaptable à toutes les sauces, lesquelles, au passage, il sait faire monter. Organiste filou, canaille, inventif, et aussi mégalomane, bien sûr. Toujours en recherche de quelque son adventice, se lançant dans de grandes explorations très libres et très denses, il dialogue avec Joonas, qui est décidément lui aussi un batteur efficace, puissant, corrosif même ! Un régal partagé, le moment de boire un petit verre de la vodka locale et hop, on retourne de l'autre côté. Roberto Fonseca s'est mis à rayonner de tous ses feux : c'est un soleil de minuit à lui seul, plutôt convaincant dans le genre – je suis bon public ce soir, vous l'avez compris – mais le réglage de la sonorisation est un peu trop élevé quand même. Retour à Telakka pour entendre un duo qui a quarante ans d'âge, et qui les porte bien : Juhani Aaltonen (ts, fl) et Reiska Laine (dm). Aaltonen a du prendre ses marques et son envol dans l'après Coltrane, au moment où tant d'autres se lançaient dans l'aventure du free jazz, il joue donc de cette place et de ce temps, ça s'entend, c'est irremplaçable. Vous n'y pourrez rien, jeunes gens, cette musique a quarante ans, et comme le dirait Ellery Eskelin, à quoi bon faire du revival, quelle que soit la durée qui nous sépare de l'ancien. Inventez, jeunes gens, inventez. Du neuf, s'il vous plaît, et si vous pouvez. Aaltonen joue « Lush Life », magnifiquement, avec cette manière de faire se croiser le standard et son détournement, le thème et son éloignement, qui me rappelle furieusement Frank Lowe. Frank Lowe, je l'ai croisé une fois, on a parlé de Lucky Thompson. Voilà, c'est ça, les freemen de cette époque combinaient Coltrane, Ayler et Lucky Thompson. Le club est absolument comble, je ne peux même plus en sortir, et je laisse donc les musiciens turcs du Taksim Trio à leurs clarinettes et autres baglama. Le quartet Gustavson/Björkenheim se présente, rien à voir ni avec Mats, ni avec la chanteuse islandaise, c'est une formation du cru où brille encore un organiste (Jukka Gustavson), très déluré lui aussi, et un guitariste flamboyant nommé Raoul Björkenheim. Il se fait tard. Demain ça commence à 14.00 et ça ne s'arrêtera pas avant le lendemain matin. Mieux vaut prévoir. Et si vous avez encore le temps, n'hésitez pas : au programme Mikko Innanen, son trio, et comme invités Daniel Erdmann et le suédois Frederik Ljungkvist, puis Myra Melford (enfin je vais pouvoir l'écouter en direct !) avec Mark Dresser et Matt Wilson (Lush Life !), Dave Douglas sera là avec son quintet (McCaslin, Uri Caine, excusez, Lush Life !), et au club, en face, la vie continue. Une pensée pour Billy Strayhorn. Philippe Méziat
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