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Salle Pleyel, Paris (75), le 29 octobre.
Wayne Shorter (sax soprano, sax ténor), Danilo Perez (piano), John Patitucci (contrebasse), Brian Blade (batterie).
Commencer par dire que l’on a vu le dernier géant de l’histoire du saxophone. Ça rajoute toujours une pincée d’épique. Gageons cependant qu’il y aura d’autres derniers géants de l’histoire du saxophone. Mais il faut bien dire, que celui-ci est tout de même singulier, et un peu plus géant que les autres, pas par la taille, mais par quelque chose d’autrement puissant et d’assez insaisissable. Rappelons son parcours : on ne sait pas toujours les heures de partage en privé auprès de John Coltrane, mais on se souvient des Jazz Messengers dont il fut le directeur musical cinq ans durant, de Miles Davis dont il fut le partenaire cinq autres années et auquel il offrit quelques uns des plus beaux thèmes de l’histoire du jazz moderne, de son hyper activité à la même époque sur le catalogue Blue Note, de Weather Report dont il fut le co-leader pendant une décennie et demie, parfois dans une espèce de semi-absence, semi-distraction. Puis plus grand chose, pendant une autre décennie et demie, sinon des disques et des groupes qu’on ne sait pas trop par quel bout prendre, mais qui laissent encore de fameux thèmes derrière eux, puis ce quartette invraisemblable avec trois musiciens qui débarquent de manière inattendue (car qui aurait imaginé que John Patitucci, l’athlète de l’Elektric Band de Chick Corea jouerait un jour cette musique de piéton de l’air).
Rappelons aussi qu’un autre géant, Sonny Rollins, sonnait le saxophone à un petit kilomètre de là, dans une salle également prestigieuse, l’Olympia. Autre parcours, plus long encore, parsemé de parenthèses, d’interrogations, de fausses voltes faces. Et probablement, Sonny Rollins est-il le dernier vrai géant du saxophone, car il n’est plus sûr que Wayne Shorter joue encore du saxophone. Il joue autre chose, de l’orchestre, de lui-même (Wayne Shorter déclarait à Alex Dutilh dans les notes de programme qu’il n’utilisait plus ses saxophones comme des instruments, mais comme sa propre voix), en tout cas pas du beau saxophone. Le beau saxophone, c’est Rollins, et l’on y guette avec angoisse, les marques de l’âge, les fragilités. Chez Shorter, on s’interroge seulement sur les secrets d’une telle fraîcheur. Et l’on se remémore la fable du chêne et du roseau.
Après s’être émerveillé de cet irréel ténor subtone dont les échappées dans l’aigu ont des allures de yodels, de ce soprano qui martèle l’espace comme un bec de pic-vert, on se souvient que le concert de Shorter prenait sa place dans un cycle Miles Davis, et que c’est le seul de ce cycle où il n’aura pas été question de Miles Davis, sauf que Miles Davis y était nulle part et partout à travers un héritage naturellement assumé, celui du second quintette, et non ânonné comme nous craignons de le voir ailleurs. Pas de Milestones, pas de So What, pas de Jack Johnson. On cherchait vainement hier et c’est un jeu aux concerts de Shorter de tenter de reconnaître les thèmes tirés de ces partitions qui s’étalent sous les yeux des quatre hommes et auxquelles il ne jettent que des regards furtifs comme on survole sa liste de commissions. J’ai reconnu Sanctuary, le prodigieux sonnet de “Bitches Brew”, désarticulé, mis en pièce, fusant par bribes, tout comme cette autre mélodie offerte à Miles Davis qui surgit, s’échappe, revient toujours inachevée, s’efface, et sur laquelle Zool Fleischer saura donner un nom dans le hall à la sortie du concert : Capricorn. J’ai cru même reconnaître la citation d’un chant pygmée d’un disque de collectage aujourd’hui bien connu des musiciens, mais il faudra que je le retrouve pour vérifier, lorsque le concert sera en ligne sur les sites de Pleyel et de la Cité, ce qui n’est pas le cas à l’heure où j’écris ces lignes.
À mes côtés, Vincent Bessières, le commissaire de l’expo We Want Miles, qui, avec Ludovic Florin, a préparé une écoute guidée du concert du quartette du 21 janvier 2004, reconnaît des parcours plus prémédités qu’il n’y paraît et plus particulièrement le thème de Beyond the Sound Barrier. Xavier Prévost reconnaît un thème de Mendelssohn au répertoire du quartette depuis quelques années (On Wings of Song sur l’album “Beyond the Soung Barrier”), Laurent Cugny s’est juste laissé emporté, laissant ses habitudes d’analystes au vestaire. Car c’est bien de cela qu’il s’agit d’un emportement. Auquel on peut résister, qui peut ne pas opérer, qui tarde même à se faire dans une première partie de concert où l’on se laisse plus passionner que véritablement emporter, par les chassé-croisés de ces quatre hommes cherchant à se trouver dans un échange perpétuel d’une fascinante fluidité. Si la magie de la première suite portée par le flux d’un rubato dont on n’est jamais certain qu’il ne comporte pas un tempo sous-jacent, tarde à opérer, la seconde suite démarre sur les chapeaux de roue, les gestes du jazz plus lisibles (le tempo, loin d’être straight ahead) facilitant l’accès à cette musique qui ne s’offre pas toujours sur un plateau). Jamais de solo, que du jeu collectif, les initiatives se succédant rapidement d’un pupitre à l’autre. Danilo Perez semble être le moteur de cette machine, presque trop présent à mon goût, avec ce travers des pianistes cubains d’en dire toujours trop, en tout cas trop présent ou mal présent dans la sono qui alourdit son rôle. C’est lui en tout cas qui met du charbon dans la machine, c’est Brian Blade qui carbure en chauffagiste, donnant de la pression, des coups d’accélération fulgurants, calmant le jeu, assénat un coup de frein brutal. Patitucci danse là-dessus, le saxophone chante, pousse de longs cris modulés ou étonnamment droit. On sort un peu sonné, étourdi, édifié.
Franck Bergerot
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