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Château de Palmer, Cenon (33), le 12 novembre 2009
Indigo Trio : Nicole Mitchell (fl, voc), Harrison Bankhead (b), Hamid Drake (dm).
Il y a des soirées qui vous remplissent de bonheur avec trois fois rien. Enfin presque : l’Indigo Trio, ce n’est pas rien, c’est même le contraire de rien. C’est toute la Great Black Music chicagoanne qui a coulé jeudi soir, telle une Garonne fière entre deux rives si dissemblables : l’opulente Bordeaux à gauche, la populaire Cenon à droite, avec ses barres, ses HLM, son macadam éventré par les excavatrices. Mais c'est au milieu d’un parc boisé et en attendant que le rocher Palmer ouvres ses portes et ses fenêtres aux musiques du monde, que le château du même nom (à ne pas confondre avec celui qui abrite un grand cru classé de Margaux), dans une petite salle à l’acoustique parfaitement maîtrisée, a accueilli Nicole Mitchell, ses amis et leurs trésors merveilleux. Je m’explique, car je n’aime guère les adjectifs en général, les dithyrambiques en particulier. Il y a dans le flot flûté de cette musique toutes les alluvions, tous les affluents qui nourrissent le jazz depuis ses origines (et même avant, et même ailleurs), à commencer par lui-même. Accents orientaux, blues fondamentaux, découvertes d’autres façons d’être la mélodie, rythmes évolutifs mais toujours porteurs d’allégresse, rôle éternellement basique de la contrebasse mais différemment, voilà comment on pourrait schématiser et généraliser la production d’Indigo Trio ce soir-là. Mais comment oublier ces moments de pure acmé offerts par les musiciens eux-mêmes, je veux dire individualisés : Nicole Mitchell scatant de bien curieuses glossolalies, dévissant sa flûte pour ne jouer qu’avec la tête en y enfonçant plus ou moins profondément un doigt de sa main droite, Nicole Mitchell encore, chantant, mais sa voix se confond avec le son de sa flûte, et elle virevolte de l’une à l’autre dans une sorte d’incorporation ou d’incarnation de son instrument, Harrison Bankead sifflant à l’unisson de la flûte, Harrison Blankead encore, jouant sur les cordes à la fois de la main gauche le long du manche et de la main droite entre le chevalet et le cordier, Hamid Drake enfin, aussi rythmique qu’Art Blakey, aussi rigoureux que Max Roach, aussi ample qu’Elvin Jones, Hamid Drake encore, aux gestes si rapides qu’ils en deviennent invisibles, si attentif et si délicat par exemple lorsqu’il se saisit de son "_frame_ drum" (qui se joue et résonne comme une darbouka). Et puis quand ce trio, à l’homogénéité forgée depuis 2005, au plaisir de jouer aussi évident que digne (pas de gesticulation chez ces gens-là), vous emporte dans les plus grandes embardées puis vous emmène au bord du silence, vous éprouvez ce « quelque chose comme le bonheur » que Coltrane voulait apporter à ceux et celles qui venaient l’écouter. François-René Simon
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