Jazzmi, Milan du 08 au 12 novembre

Jazzmi, Milan du 08/11 au 12/11

Voilà une bonne vingtaine d’années que Milan n’avait pas proposé un festival digne de ce nom. Or depuis deux ans est né Jazzmi, une manifestation d’envergure qui s’étale sur onze jours, investit divers lieux de la métropole lombarde pour des concerts en partie gratuits et propose en parallèle des rencontres autour du jazz — dont une avec le producteur Michael Cuscuna — , des films, des expositions, des débats.

Prenant Jazzmi à mi parcours j’ai débuté mon séjour par un concert du duo Chris Thile/Brad Mehldau à l’imposant Teatro dal Verme. Un duo original par son instrumentation car je ne connais pas de précédents associant le piano à la mandoline. Force est de constater que Mehldau et Thile font sonner cette association comme une évidence tant ils sont unis par un même lyrisme. D’ailleurs Thile chante aussi et la majorité des thèmes de leur répertoire sont des chansons (de Bob Dylan, Radiohead, Eliott Smith…). Quant à leur virtuosité instrumentale, elle est entièrement au service du cantabile, tant au niveau de l’accompagnement que des solos. Reprenant des thèmes folk, blues ou pop, voire des standards, composant spécialement pour ce duo, ils donnent à tout leur répertoire une couleur jazz par leur sens du rythme et de l’improvisation. Un régal !

Toute autre était l’ambiance du duo que forment le trompettiste Rob Mazurek et le guitariste Jeff Parker au Triennale Teatro dell’Arte. Sonorités électriques étirées à l’extrême, usage de multiples pédales d’effets, on est là dans l’expérimentation la plus totale et le traitement du son prime sur toute autre considération. Après la musique enjouée du duo précédent, l’atmosphère lugubre et les stridences de celui-ci ont du mal à passer.

Retour à une ambiance plus paisible — du moins au début puisque la femme du guitariste, Leni Stern, chantait sur le premier morceau — au Blue Note, le superbe club du nord de la ville, avec le quartet codirigé par Mike Stern et Dave Weckl. Mais dès le second thème, intitulé « Half Crazy » on plongeait dans l’univers mâtiné de jazz et de rock des deux co-leaders. Un bain revigorant, d’ailleurs, car tous deux, secondés par Bob Malach au ténor et Tom Kennedy à la basse électrique ne ménageaient ni leur énergie ni les traits de virtuosité qui les caractérisent dans un style éprouvé au charme duquel il est difficile de résister. Et si la succession des solos et des morceaux de bravoure peut finir par lasser on ne peut douter de la sincérité des protagonistes de ce jazz ancré dans une certaine tradition expressionniste qui se consomme de préférence en public et que l’auditoire plutôt jeune et nombreux plébiscita.

Quand on pense que Bill Frisell et Joe Lovano ont fait ensemble partie du trio de Paul Motian il est intéressant de voir le chemin que chacun a parcouru depuis de son côté. Frisell — au Triennale Teatro dell’Arte le jeudi — s’est recentré sur une tradition qui a toujours fait partie de son bagage, celle d’une musique américaine basée sur le folklore populaire. Avec son quartet à cordes — Jenny Scheinman (vl), Evind Kang (alto), Hank Roberts (cello) —, il propose une musique de chambre très écrite qui laisse peu de place à l’improvisation mais dont le charme tient à l’imbrication subtile des timbres et à la légèreté de la pulsation. Une musique toute en nuances, tantôt mélodique, tantôt plus abstraite, qui se savoure sans modération.

Joe Lovano, de son côté, cultive la grande tradition du jazz avec son bien nommé « Classic Quartet ». Entouré de partenaires qui pourraient être ses fils, il distille un hard bop de haut niveau avec ce gros son qu’on lui connaît et une verve inépuisable. Mais on sait que Lovano peut faire mieux que se limiter à un répertoire classique et c’est sans doute la raison pour laquelle l’assistance du Blue Note était plus clairsemée et plus âgée que la veille. Reste que Lovano est un des grands du ténor et qu’on est en droit d’attendre de lui des propositions plus aventureuses et moins « classiques ».

Le groupe de Gavino Murgia c’est un son brut, à la Mingus, et une énergie festive irrésistible. En quartette sans piano et secondé par l’excellent tromboniste Mauro Ottolini, le saxophoniste sarde fit vibrer, le vendredi, l’auditorium de la Triennale archi comble. Si son ténor est tout en puissance, sa sonorité de soprano est chaleureuse et d’un lyrisme extrême. Par ailleurs sa spécialité est un chant produit par un son de gorge dans les graves qui donne à ses performances une qualité primitive inimitable surtout quand il était associé aux conches d’Ottolini. Ce dernier, quant à lui, eut l’occasion de mettre en valeur son éclectisme et ses qualités de phrasé que l’on devait retrouver au sein du groupe de Franco D’Andrea et dans son propre projet au cours des jours suivants.

Le quintette du tromboniste Gianluca Petrella, au Teatro dell’Arte de la Triennale, juste après, propose une musique où l’électronique se mêle aux sonorités acoustiques des cuivres. La présence d’un batteur et d’un percussionniste fournit à l’ensemble une assise rythmique foisonnante mais l’on peut regretter que l’effet global se résume souvent à un halo sonore indistinct sans doute du fait d’une volonté de saturer l’espace sonore au lieu de laisser davantage de place aux sonorités de chaque instrument comme ce fut le cas lors d’un trop bref duo trompette/trombone.

A la tête de son Sousaphonix, un ensemble de onze musiciens, Mauro Ottolini rendait le lendemain un hommage à Buster Keaton dont un film était projeté en fond de scène. Une musique très « jungle » et nostalgique mais jouée avec beaucoup de conviction à laquelle on reprochera peut-être son côté un peu trop appliqué parfois relevé d’une touche d’humour.
Le jour suivant on retrouvait Ottolini au Teatro dell’Arte au sein du trio de Franco D’Andrea augmenté d’Han Bennink. Là la tradition est encore présente jusque dans ses racines les plus anciennes mais elle est revisitée à la lumière du présent et l’improvisation a toute sa place comme le suggère le titre du concert : « Roots & Future » en hommage aux cent ans du jazz. Ce quartette atypique (clarinette, trombone, piano) où Bennink se contente de jouer de la caisse claire résume assez bien la capacité du jazz à faire le maximum, du blues aux franges du free, à partir d’une instrumentation minimale et totalement acoustique. Franco D’Andrea montre ici encore sa capacité à embrasser un large spectre qui fait de lui un des pianistes européens les plus créatifs.

Ambiance très différente et avant tout festive avec le trio d’Harold Lopez Nussa au même endroit. Le pianiste cubain investit avec vigueur l’intégralité du clavier soutenu par une rythmique foisonnante. On se laisse volontiers porter par cette musique exubérante qui laisse aussi place à la nuance — particulièrement lors d’un bref morceau joué en solo — mais préfère nettement le flot torrentiel.

Avec le Tinissima Quartet de Francesco Bearzatti, toujours au Teatro dell’Arte, c’est le cantabile qui prime. Le gros son du groupe n’est nullement incompatible avec un sens de la nuance et du chant lié aux qualités de timbre des deux souffleurs. Outre le leader — qu’on connaît bien en France — au ténor et à la clarinette, le trompettiste Giovanni Falzone est d’une finesse extrême. Quant à la rythmique, elle allie puissance et subtilité. Bref, ce quartet est en tout point enthousiasmant et son concert concluait en beauté un festival dont la seconde édition fut une réussite exemplaire. Thierry Quénum

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