Le jardin tropical et le sécateur (Quand Régis Huby rencontre marc Ducret)

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Voici un certain nombre de jours, mais c’était quand même en 2017, Régis Huby rencontrait Marc Ducret pour improviser à deux voix. Cela se passait au domicile d’Hélène-Caroline Bodet, qui a l’art et le goût d’organiser des rencontres (souvent inédites) entre musiciens de jazz.

Régis Huby (violons), Marc Ducret (guitares), Concert d’appartement chez Hélène-Caroline Bodet et Damien de Polignac,

J’ai des ardoises. Pas des verres impayés, non, des ardoises d’écriture. Des compte-rendus promis la main sur le coeur et qui restent en rade. Des critiques en retard. Une élégie promise à ma nièce pour sa deuxième communion (le première était ratée, ma nièce ayant demandé qui était le papa de Dieu) qui n’arrive pas. Un sonnet promis pour le mariage d’un copain. Une chanson mélancolique dont j’ai la chute mais pas le début (ça fait : « Mais peut-être es-tu Place Pigalle/ Au café la Cigale/ Pendant que moi je suis/ Au café la fourmi »). Et aussi, donc, ce merveilleux concert de Marc Ducret et Régis Huby donné chez Caroline Bodet. Je consulte mon bloc-notes, cendres froides de cette musique chaude et vivante qui nous fut dispensée un dimanche après-midi. Avant que les musiciens ne commencent à musiquer, en observant les installations et les dispositifs, on pouvait déjà déduire deux esthétiques bien différentes. Dans le coin de Régis Huby, un arc de cercle de bidules, pédales de réverb, de delay, de boucles, d’échos. Le coin Marc Ducret est beaucoup plus dépouillé, ce qui est paradoxal pour ce poète de la distorsion, et quand on sait d’autre part que les guitaristes raffolent généralement de tous ces joujoux électroniques. Marc Ducret s’amuse de ce contraste. Désignant Régis Huby, il rigole : « le guitariste, en fait, c’est lui ». De fait, Ducret dispose d’une palette incroyable d’effets sonores et timbriques mais en dehors de la distorsion se sert surtout d’effets « naturels », avec mediator ou bottleneck, ou simplement à la main, dont il utilise toutes les possibilités, coups de poings violents sur le manche ou petit tapotements minutieusement délicats. Juste avant le concert, le chat de la maison traverse les bidules des musiciens comme si c’était un champs de mines…

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Je consulte donc mon bloc-notes, et constate que j’ai spontanément mis des numéros à ces improvisations libres. De fait, tout ce que jouèrent les deux musiciens cet après-midi là donnait un sentiment d’unité et de complétude. Quand une improvisation était finie, son achèvement était ressenti comme absolument nécessaire par l’auditeur. Ce qui signifie que tout en improvisant sans filet, Regis Huby et Marc Ducret ont toujours eu le souci de la forme et de la construction, une volonté commune de donner une structure (fût-elle ouverte) à la musique qu’ils inventaient sous nos yeux.
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Cette disposition esthétique partagée a sans doute joué un rôle dans l’équilibre miraculeux de leurs improvisations, dans cette manière bouleversante de se trouver sans jamais avoir l’air de se chercher qui est l’essence de la musique. Leurs improvisations se nourrissent aussi de leurs différences, qu’ils confrontent, superposent, juxtaposent. Même la posture physique des deux musiciens indique des tempéraments dissemblables. Huby joue les yeux fermés, au milieu de toutes ses pédales d’effet par lesquelles il démultiplie son violon. Ducret est le plus souvent debout, dans la posture d’un chasseur à l’affût, dardant sur Huby deux billes bleu-acier.

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Entre les deux se manifeste une opposition de sons, de timbres, de registres. Huby aime jouer, disions-nous, avec les résonances, les échos, les boucles. Le miracle c’est que tous ces dispositifs (dont il joue avec une incroyable virtuosité) lui permettent de faire ressortir la sonorité nue, vibrante, lyrique, de son violon. Il fait naître des voix multiples, des contre-chants, des commentaires, et je pense en le voyant et en l’écoutant à une sorte de jardin tropical. Avec lui, les lianes, les plantes carnivores, les orchidées poussent à toute allure. Et toute cette végétation ne cache jamais l’essentiel: la sonorité lancinante, déchirante, effilée, à fleur d’émotion de son violon dont il tire aussi de délicats effets de pizzicato.

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Si le coin gauche, celui de Régis Huby, est donc dévolu à une végétation exotique et luxuriante, à droite, côté Ducret, ce n’est pas la même chanson. Ducret c’est le jardinier-élagueur. Il taille, coupe, émonde. Il a des arpèges balafrés et des notes jetées comme des poignées de clous. Il joue sur toute la gamme des distorsions, du bourdonnement d’une abeille au vrombissement d’une tondeuse. Il est capable aussi de délicatesses merveilleuses, de notes caressées du bout de l’ongle, ou à peine effleurées sur le manche. J’ai même noté dans mon bloc-note (mais je m’en souvenais) ce moment où il a joué quelques phrases qui sonnaient presque manouche, et c’était vraiment délicieux. Il instille de l’intensité dans tout ce qu’il fait, qu’il soit rock, bruitiste, feutré.

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Le contraste de ces deux univers marche formidablement bien. On traverse des paysages changeant, des plaines, des montagnes, et même des déserts arides. Apparemment les musiciens voyagent aux-aussi. Après environ une heure de musique, une fois la dernière note jouée, Huby ouvre les yeux, et avise un photographe qui est devant lui: « Quelle heure est-il? ». En regardant les visages autour de moi, j’ai eu l’impression que ce décalage horaire était partagée par une grande partie de l’assistance. Seul le chat semblait avoir échappé au jetlag.

texte JF Mondot
Dessins AC Alvoët (autres dessins mais aussi peintures et gravures à découvrir sur son site www.annie-claire.com ceux qui souhaitent acquérir un des dessins illustrant ce blog peuvent par ailleurs lui écrire à l’adresse suivante: annie_claire@hotmail.com)

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