JAZZ CAMPUS en CLUNISOIS : 40 ANS de LIBERTÉ

Deux jours d’escale à Cluny pour les 40 ans d’un festival hors norme, né en 1977 d’un désir de partager la musique, dans le cadre de stages largement ouverts

Didier Levallet, l’artisan d’une singulière réussite

Lorsqu’en 1975 le contrebassiste, fraîchement installé près de Cluny ( ses origines sont un peu plus au Nord de la Bourgogne, du côté d’Arcy sur Cure), il souhaite insuffler un peu de vie artistique dans le secteur : ce sera d’abord un stage, moins pour perfectionner chez les stagiaires dans la pratique instrumentale et le goût des mises en place impeccables que pour développer le plaisir collectif du jouage : « Sur le plan culturel dit-il, il ne se passait rien ici…. En 1977 c’est le début de l’enseignement du jazz, avec notamment la création du Cim à Paris. Plus que de transmettre j’avais l’envie de partager. J’ai beaucoup enseigné ensuite, mais si j’ai pu créer la classe de jazz au conservatoire d’Angoulême en 1980, c’est parce que j’avais commencé ici. On n’avait pas la possibilité d’organiser un concert (pas de budget) mais je me suis dit que l’on pourrait proposer, s’il y avait des gens que cela intéressait, que l’on fasse de la musique une semaine ensemble. J’ai eu la chance qu’il y ait une dizaine de jeunes musiciens de la région parisienne qui squattaient une maison dans les environs, et qui faisaient la manche sur les marchés, et qui sont venus sur cette proposition. J’ai eu une quinzaine de personne. C’était un stage, gratuit, pour eux comme pour moi : un test. À l’époque il n’y avait même pas d’école de musique : la mairie m’a prêté une salle équipée d’un piano, dans laquelle une dame au long de l’année donnait des cours de piano. Il y avait aussi, tout près d’ici, le club de Jacky Barbier qui s’appelait ‘À l’Ouest de la Grosne’. Il y avait eu un petit entrefilet dans Jazz Magazine et en 1978 j’avais 40 stagiaires : impossible d’assurer cela tout seul, et j’ai fait appel à deux copains musiciens : Christian Lété, qui jouait avec moi dans Confluence, et Alain Rellay, que j’avais connu à Lille, et qui était basé à Lyon où il était membre de l’ARFI. J’ai découvert qu’il y avait dans la région une DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles, avec un conseiller musique : j’ai tapé à sa porte, et il est venu pour un mini concert que l’on a fait avec les stagiaires, et bien qu’il n’y ait aucune ligne budgétaire pour ces musique-là, il m’a quand même débloqué 10.000 F pour l’année suivante, 1979, où j’ai pu organiser les trois premiers concerts ». Ainsi fut fait, et cette année là le festival affichait Martial Solal, Michel Portal, et le Workshop de Lyon.
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Un festival, bien sûr, mais des stages aussi, plus que jamais
Un visite du côté des stages s’imposait. Cette année les ateliers étaient animés par Denis Badault, Simon Goubert, Fidel Fourneyron, Vincent Courtois, Jean-Philippe Viret, Céline Bonacina, avec aussi stage jeune public confié à Fabien Dubois, et un stage fanfare animé par Jean Paul Autin et Michel Deltruc. Didier Levallet se rappelle la riche histoire de ces stages : « J’ai connu Dominique Pifarély quand il est venu comme stagiaire en 1978 (il jouait déjà très bien du violon, et il voulait surtout rencontrer de musiciens pour jouer avec eux). Nous avons un rôle d’accompagnement de la pratique amateure (certains stagiaires viennent depuis des années dans ce cadre), et il y a aussi des stagiaires qui se destinent à devenir professionnels : outre Dominique Pifarély, nous avons accueilli au fil des années Airelle Besson, Sophie Agnel, le tromboniste Jacques Veillé, Alexandra Grimal…. L’offre de formation s’est beaucoup développée depuis 40 ans, mais ce que nous proposons ce n’est pas un atelier d’instrument le matin, et un atelier d’ensemble l’après-midi. Les stages sont orientés vers une pratique et une expérience collectives. Les intervenants changent tous les trois ans, notamment à cause des stagiaires fidèles, qui reviennent depuis des années. Ce sont des gens que je connais, dont je sais qu’ils ont une véritable envie d’encadrer ces stages ».
Au rez-de-chaussée de l’école primaire de Matour, sur les hauteurs du Clunisois, Denis Badault encadre douze stagiaires. Objectif : l’improvisation. Ici pas de partition, pas de déchiffrage, seulement l’analyse des mécanismes de l’improvisation, pour les identifier afin de les mettre en œuvre sur le champ. Comprendre pour mieux se libérer, connaître pour mieux s’exprimer, en toute autonomie. Denis Badault joue du piano numérique, comme deux autres stagiaires. Un autre utilise un instrument de sa fabrication, une clavier élaboré sur un cadre de bois, et dont les marteaux de piano percutent des tubes de cuivre.
Le clavier éphémère
Cet instrument éphémère, sorti de l’imagination  de Bruno, est promis à la destruction à la fin de l’été : volonté de son inventeur ! Un autre stagiaire pilote des synthétiseurs et tout un dispositif numérique de traitement de la voix, et il est encadré, d’un côté, par une flûtiste, une chanteuse, une saxophoniste soprano et un tubiste, et de l’autre par deux batteurs et deux guitaristes. Sans autre consigne que de trouver sa place dans le jeu collectif, ils s’embarquent pour une vingtaine de minutes, stimulés par la première initiative des claviers, qui a été de dessiner un paysage de musique répétitive. Tous les modes d’expressions de l’improvisation sont mis à contribution : silence, imitation, antagonisme, contraste, accompagnement, commentaire, prise de parole individuelle…. Parfois l’animateur se rapproche de tel ou telle, pour suggérer une intervention, une nouvelle orientation. Mais ce coaching est souple et sobre : l’essentiel réside dans le débat qui suit la séquence, où l’on interroge les choix et leur pertinence, et les événements sonores, prévus ou imprévus, dans l’optique d’une liberté toujours plus assumée. La séquence suivante se déroulera sur des conventions fixées collectivement : sur une dramaturgie esquissée, une succession de consignes simples : un duo entre tel et telle, puis un autre duo entre un clavier et une batterie, puis les synthés associés à l’autre batterie et aux deux guitares, puis la flûte et la voix, etc…. Cela commence entre la saxophoniste et le tubiste par une concerto bruitiste pour une porte (grinçante) et un soupir (de tuba), mais sans saxophone. L’impro se déroule, Denis Badault invitent les uns et les autres à exprimer des nuances, l’ensemble est un peu contraint, et certains intervenants pêchent par le manque de décision. Il y a aussi de beaux échanges. Ce sera l’enjeu du débat qui suit la séquence, afin de parfaire, à chaque fois, la qualité de l’échange.
Atelier Badault Cluny 2017
Un festival, et  donc des concerts
« On est dans une petite ville de 5000 habitants, nous dit Didier Levallet : 8 jours de concerts de jazz, c’est beaucoup, même s’il y a aussi des touristes, et les personnes qui viennent en août occuper leurs résidences secondaires. Le premier cercle du public, ce sont les stagiaires. Le deuxième cercle est constitué par les amateurs de jazz de la région, qui n’hésitent pas à venir de Dijon, Bourg en Bresse, du Creusot ou de Chalon-sur-Saône, pour écouter un concert qui les motive ; et puis, c’est ce qui me plaît le plus, des gens qui vivent dans le Clunisois, qui ne sont pas spécialement amateurs, avec qui nous avons une relation de confiance : ils savent où on les emmène, tout en sachant qu’ils prennent un risque, que ça leur plaise moins, ou déçoive leur attente. Il n’y a pas de situation acquise, mais les gens qui sont attentifs aux choses peuvent reconnaître qu’il y a un certain niveau de qualité dans ce qu’on propose, donc que cela mérite d’être soutenu, même si les moyens ont diminué depuis quelques années, aussi bien au niveau de l’Etat que de la Région ; en revanche notre extension territoriale vers Matour, et même jusqu’à Dompierre-les-Ormes, a beaucoup intéressé le Conseil départemental, parce que notre action s’étend à deux cantons, et non seulement à Cluny, ville déjà très pourvue d’activités culturelles, notamment autour de l’Abbaye, des Haras Nationaux, etc…. »
Quatuor Machaut Cluny 2017
QUATUOR MACHAUT
Quentin Biardeau (saxophone ténor, direction artistique), Simon Couratier (saxophone baryton), Francis Lecointe & Gabriel Lemaire (saxophones altos et barytons)
Farinier de l’Abbaye de Cluny, 23 août 2017, 19h
En début de soirée, le farinier de l’Abbaye de Cluny accueille ce quatuor qui  s’est lancé dans la relecture, littérale ou follement transgressive (selon les instants) de La Messe de Notre Dame de Guillaume de Machaut. La charpente en forme de coque renversée, dans ce bâtiment du XIIIème siècle, constitue le plus bel écrin pour la musique du polyphoniste-phare du XIVème. Les musiciens savent en jouer : dispersés dans la salle ils répondent au saxophone ténor, seul en scène. Puis ils le rejoignent, avant de se disperser à nouveau, aux quatre points cardinaux, ou de se regrouper au cœur du public. Au fil du concert, après le Kyrie, un Credo recueilli se conclut par une résolution retenue, comme pour marquer la puissance de la moindre nuance.  Le langage ensuite se libère du matériau musical pour évoluer vers l’exploration des harmoniques et les richesses du spectre sonore. Et les musiciens évolueront constamment entre deux pôles, entre polyphonie scrupuleuse et expression libérée des contraintes formelles. C’est impressionnant de densité musicale.
Anne Paceo Circles Cluny 2017
ANNE PACEO « Circles »
Anne Paceo (batterie, voix, composition), Leïla Martial (voix, clavier, électronique), Christophe Panzani (saxophones ténor & soprano, clavier, électronique), Tony Paeleman (piano électrique, synthétiseurs)
Théâtre Les Arts, Cluny, 23 août 2017, 21h
Théâtre bondé pour écouter Anne Paceo et son groupe : sa réputation, son activisme, son énergie et la qualité de ses propositions fédératrices lui valent une vraie notoriété. Avec son groupe, elle joue pour l’essentiel le répertoire du disque « Circles » paru au printemps 2016 sous le label Laborie Jazz (avec alors Émile Parisien au saxophone). L’univers oscille entre pop sophistiquée (aux accents parfois de rock progressif), jazz fusionnel et lyrisme torride. Le goût mélodique de la compositrice fait mouche, et il est admirablement servi par la fougue de ses partenaires : Leïla Martial conjugue la qualité musicale, et la précision dans les interventions, avec une force d’expression irrésistible ; et Christophe Panzani se lance à corps perdu dans des improvisations enflammées qui font mouche. À la batterie, Anne Paceo déploie énergie et musicalité, en conservant la main sur la conduite du groupe. Quant à Tony Paeleman, très occupé à nourrir tous les niveaux de la musique, entre les lignes de basse au synthé, les couleurs et les impros au piano électrique, on a parfois l’impression qu’il est comme brimé dans son expression, tant il a de tâches à accomplir au service du groupe. Pour l’avoir souvent entendu dans d’autres contextes, on aimerait qu’il lui soit offert un peu plus d’espace pour une expression singulière. Légère frustration qui n’affecte en rien le plaisir éprouvé à suivre le groupe tout au long du concert : le dernier d’un été pour eux très actifs, en attendant le Brésil en septembre, puis une nouvelle tournée française.
Matterhorn#2 Cluny 2017
MATTERHORN#2
Thimothée Quost (trompette, bugle, composition), Gabriel Boyault (saxophones ténor et soprano), Aloïs Benoit (trombone et tuba), Benoît Joblot (batterie)
Grange du Dîme, La Vineuse, 24 août, 19h
Materhorn#2 est l’un des trois projets animés par le trompettiste et compositeur Thimothée Quost. Issu du département de jazz du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, comme son comparse Benoît Joblot, il est ici en compagnie d’un troisième bourguignon, le saxophoniste Gabriel Boyault, et d’un ami de la région voisine de Rhône-Alpes, le tromboniste Aloïs Benoit. La musique est un mélange détonnant de jazz (dans toutes ses déclinaisons), de musique contemporaine, et d’emprunts stylistiques à la musique dite savante de la première moitié du XXème siècle. Précision, nuances et liberté semblent être les maîtres-mots de ce dispositif. Le savant dosage de rigueur et d’expressionnisme assumé emporte l’adhésion, pour peu que l’on ait (comme le signataire de ces lignes) le goût des contrastes. La sensation est d’autant plus forte que le cadre, une magnifique grange où, sous l’Ancien régime, les paysan venaient déposer le dixième de leurs ressources au bénéfice des chanoines du chapitre de Macon (et accessoirement à celui du curé de La Vineuse), favorise la perception de l’intensité un peu mystérieuse de ce groupe.
Badault, solo 2 en 1, Cluny
DENIS BADAULT ‘Deux en Un’
Denis Badault, piano solo
Théâtre Les Arts, Cluny, 24 août 2017, 21h
Comme il l’avait fait en décembre 2015 au Triton, près de Paris (et aussi dans quelques autres lieux du Languedoc où il réside), Denis Badault nous a offert un aperçu de sa plus récente fantaisie : mêler dans une même interprétation-improvisation deux standards (de Broadway ou du jazz), ou un standard et une chanson française. Le répertoire s’est renouvelé, ou les combinaisons modifiées depuis cette première écoute chroniquée sur le site de Jazz Magazine . Un Américain à Paris est toujours associé à Hi Lili Hi Lo, Pénélope de Georges Brassens à Somewhere Over The Rainbow, en revanche Aux Marches du Palais fait désormais cavalier seul, On Green Dolphin Street s’associe à Blue in Green, et In a Sentimental Mood fait écho à When I Fall in Love. Denis possède, et de longtemps, le goût de la facétie et de l’espièglerie, et cet exercice lui permet de donner libre court à toute sa fantaisie. Mais bien évidemment à un niveau d’exigence pianistique et musicale, et d’inventivité, qui plonge le public attentif dans un grand ravissement. Il y a aussi des sentiers de traverse, des  thème qui surgissent de son subconscient musical : un peu de La Javanaise dans Pénélope, une once de I Hear A Rhapsody par-ci par-là ; bref on musarde, on s’esbaudit, pour la plus grande joie de tous. Merci Denis !
Pifarély 4tet Cluny 2017
DOMINIQUE PIFARÉLY QUARTET
Dominique Pifarély (violon, composition), Antonin Rayon (piano), Bruno Chevillon (contrebasse), François Merville (batterie, percussion)
Théâtre Les Arts, Cluny, 24 août 2017, 22h 30
Avec ce groupe inauguré en 2014, Dominique Pifarély a joué une musique issue de son disque « Tracé Provisoire », publié l’an dernier par ECM. En fait, loin de donner au concert la réplique du disque, les musiciens en prélèvent des fragments qui les entrainent dans l’improvisation, jusqu’à ce qu’une passerelle (harmonique, rythmique, mélodique….) les ramène vers l’écrit. Tant et si bien qu’il devient hasardeux de départir l’écrit de l’improvisé, et ce même si l’on a le disque en tête. C’est là tout le mystère (et la grandeur !) d’une musique vivante qui se réfère à l’univers du jazz. Chacun joue son rôle dans ce partage de la musique, de sa dramaturgie, de son développement. Il faut voir avec quel plaisir, à un instant donné, après des regards connivents avec ses partenaires, François Merville va conduire la séquence vers son terme, avec le consentement ravi du leader. C’est ainsi que cette musique se crée, et c’est ainsi qu’on l’aime. Sans restriction ni réserve !
Xavier Prévost

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chevrot

Comme à son habitude, Didier Levallet nous emmène, depuis 40 ans loin des chemins ordinaires de la grande diffusion. Sans tapage, chaque année apporte une surprise, une découverte.
Les avant-concerts de 19h00, le concert pique-nique gratuit dans le Haras sont de vrais concerts. Cette année, la voix de Leïla Martial , accompagnée par Valentin Ceccaldi , a touché au coeur le nombreux public.
Tous les artistes passés par Cluny , tous les stagiaires , tous se souviennent et reviennent dans ce festival où certain(e)s occupent maintenant le haut de l’affiche.,
Merci Didier pour cette route tracée dans le Clunisois, faisant fi des nombreuses embuches semées sur ton passage…

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