Jazz campus en Clunisois : de château en abbaye (19 et 20 août)


 

 

 

Si vous avez la chance de disposer du temps nécessaire, plongez à Cluny dans un «grand bain musical» de 8 jours, à la fin de l’été. Ou alors, faites comme moi et, en deux jours, six concerts à une cadence effrénée, vous aurez une idée assez précise de ce festival qui, résistant vaillamment à la baisse drastique de subventions municipales, proposait cette année un programme éclatant des plus copieux, à prix doux. Jazz campus , le festival de Didier Levallet, explore la géographie du Clunisois, en Saône et Loire (71). Depuis l’an dernier, il s’est ouvert à un nouveau lieu, le château de Berzé, construit  pour protéger l’abbaye de Cluny : un vrai château médiéval au pays de Lamartine qui a conservé ses tours, son châtelet d’entrée et des jardins avec des buis taillés en pièces d’échec. La comtesse propose de visiter la propriété avant le concert de 19 heures, dans le « tinaillier » renfermant cuves et pressoir, tout en proposant de goûter à ses vins. Et l’on sait que la Bourgogne sud  a des vins blancs insurpassables…

 

Sous le signe de la mélodie : quand le jazz nous est comté 

 

Oboréades  Jean Luc Fillon (hautbois, cor anglais) Didier Irthussary (accordéon)

 

Le duo improbable (hautbois/cor anglais et accordéon) d’ Oboréades va conquérir immédiatement un public très nombreux. Dans la mythologie, le fils de Borée peut à loisir se transformer de simple brise en tornade. Musiciens audacieux, Jean Luc Fillon et son complice, le basque Didier Irthussary osent se frayer un chemin au cœur de tous les possibles. La combinaison des deux timbres originaux, plutôt inusités en jazz, est alliée à une réflexion musicale des plus sérieuses . Dès le premier morceau «Les lavandières », cela démarre fort et leur unisson est déjà en soi une prouesse technique. Ce que confirme le traitement endiablé du tube «Bebe» d’Hermeto Pascoal, l’albinos barbu et chevelu. «Chat Pacha» tout en allitération, tourbillonne avant que «Frecciarossa» ne réveille des souvenirs de chansons napolitaines. Clin d’œil aux amateurs du «piano à vent et à  bretelles » pour  le rappel, un « Rêve bohémien » de Joe Privat, le blues du musette. Une musique sensible, sans esbroufe et virtuose. C’est cela le talent !

 

Retour à Cluny, au théâtre : le temps des copains

 

Indéniablement, il y a quelque chose d’une réunion de famille dans ce festival, et c’est sans doute la signature du directeur artistique qui convoque d’anciens partenaires, en fait jouer de nouveaux, favorisant les combinaisons multiples. Adepte d’une culture large, ouverte à tous les horizons, sans cloisonnement, il se réjouit visiblement que la famille s’agrandisse. C’est comme un fil que l’on déroule en suivant la trame du festival.

Gérard Marais, l’un des pionniers de la scène jazz hexagonale, a multiplié les rencontres, on y reviendra, dont celle avec Vincent Courtois, partenaire de longue date de Bruno Chevillon (programmé  en duo avec Olivier Benoît, actuel directeur de l’ONJ . Je me souviens par exemple du monstre à huit cordes qu’ils formaient dans L’affrontement des prétendants de Louis Sclavis. Du temps où le violoncelliste côtoyait Jeanne Added, il fit la connaissance de Robin Fincker, et il s’en rappela pour former Mediums, lui adjoignant un autre complice, Daniel Erdmann. L’ aventure continue avec le nouvel album de La Buissonne, West, en quartet cette fois, avec le pianiste Benjamin Moussay.

 

Le retour de Gérard Marais 

 

Inner Village : Gérard Marais (guitare), Jérémie Ternoy (piano)

 

« Le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé» confiait Faulkner.

Le duo inédit Gérard Marais/ Jérôme Ternois constitue la juste moitié du quartet d’Inner Village, sorti chez Cristal Records. Paradoxalement, la rythmique habile de Marguet et Texier ne leur fera pas défaut, tant ces deux là savent s’accorder. Il faut dire que le pianiste nordiste (remarqué dans le collectif Circum et le trio Toc, entre autre) est un ancien élève du guitariste au conservatoire national de région de Lille, où il enseigne à son tour. C’est  l’esprit de ces années décisives, subversives et poétiques que beaucoup entendront dans cette musique en se souvenant  des groupes dans lesquels le guitariste s’est affirmé. Ainsi, Marais joua des musiques improvisées  en duo avec Raymond Boni, en trio avec Levallet et Pifarély, créa plus tard le sextet Katchinas, participa à Zhivaros, collectif de musiciens leaders, compositeurs, réunit un big band de guitares mémorable… Dans leur concert de ce soir, il y a du free, du jazz rock, du west coast, du blues mais jamais vraiment dans le texte. La musique est déjà là, avant la scène, dans les arrangements épatants du guitariste sur certaines de ses compositions,  rafraîchies :  « Baron noir », «Le rouge et le noir»,  « Quand les Mahs », «Katchinas» du disque éponyme ( sextet avec JF Canape, Y.Robert, M.Godard, H.Texier, J.Mahieux), «Natural Reserve» d’un autre album avec S. wallow, V. Courtois, R. Garcia Fons, J. Mahieux et N.Krassik. Le même esprit de révolte m
élodique
anime cette musique fluide dont on perçoit le chant intérieur.

 

Femmes du jazz 

 

Anne Quillier 6tet  Anne Quillier (piano, fender), Pierre Horckmans(clarinettes), Aurélien Joly (trompette), Grégory Sallet (saxophones), Michel Molines (contrebasse), Guillaume Bertrand (batterie)

 

On peut faire confiance à Didier Levallet pour que «les bonnes musiciennes soient reconnues et traitées comme telles ». Souvenez-vous de son dernier quintet Voix Croisées qui ne compte pas moins de trois femmes et de sacrées musiciennes. Il a  choisi de faire jouer le jeune sextet de la pianiste Anne Quillier (Premier prix de groupe du Tremplin jazz de la Défense en 2013). Le groupe qui appartient au très actif collectif lyonnais Pince-Oreilles, a joué le programme de son premier album Daybreak, au titre tout indiqué : une musique vibrante, construite finement en jouant des riches textures, qui fait la part belle à un trio de soufflants délicats. Chacun a un bel espace de jeu dans les compositions de ce jazz de chambre, toutes de la pianiste qui sait impulser une réelle dynamique aux garçons qui l’entourent. L’inspiration peut provenir de la BD de Manu Larcenet, pour le premier titre «Chanson épique pour les superhéros injustement méconnus » ou de Vijay Iyer dans «Dance With Robots». Qu’importe! La musique a une réelle cohérence, une édification propre, enflant en crescendo pour finir sans aucune  résolution. Cette structure particulière est un peu trop répétitive à mon goût, mais le public est séduit, convaincu que le jour est levé pour cette formation des plus prometteuses. 

 

Le triomphe de Courtois : un trio magnifique

 

Mediums et West : Vincent Courtois (violoncelle), Robin Fincker et Daniel Erdmann (saxophones ténor) 

 

De Vincent Courtois, on connaît le style inimitable et certains thèmes de prédilection qui ont irrigué plus d’une vingtaine d’albums marquants, depuis Pendulum Quartet en 1995 . Ce musicien protéiforme échafaude patiemment une œuvre depuis quelques années déjà, imaginant des séries de pièces, des saynètes drôles et inventives en solo, duo, trio, quartet. Mais restent entre autres parts d’ombre, celles contiguës aux mystères de la création et au monde de l’imaginaire que le concert de ma dernière soirée put dévoiler en partie. Cette fois, sa créativité trouve sa source dans ses souvenirs d’enfance, l’univers  fantasmagorique des forains, enluminé des peintures de son père Jacques Courtois. S’inspirant de cette imagerie des baraques de forains, de concours de lutte ou combats de catch, de l’atmosphère étrange et fantastique de Freaks, le  film muet de Tod Browning, il nous fait partager ces ambiances pourtant peu familières, nous entraînant avec ce trio dans une  sarabande  folle, généreusement mise en lumière.

Enchaînant des titres de son album «Mediums», obsédants et magnifiques, avec certains du tout nouveau West (« Go West young man », une nouvelle frontière à atteindre ?), en un écho brillant et soudain évident. Continuité pleinement féconde de ses projets qui trament une toile de vie. Courtois a déjà d’autres idées à défendre, avec cette formation qu’il affectionne, sur les BO de films. Quelle formidable trouvaille que de s’entourer de deux excellents saxophonistes ténor, combinaison inédite d’ instruments du milieu, proches du registre du violoncelle. Comment s’ajuster, se répartir les rôles ? Cela semble aller de soi, tant ces deux musiciens élégants, stylés, jouent avec pertinence, se répartissant les rôles avec humour et une rapidité confondante, en bonne intelligence.

De son violoncelle, Vincent Courtois peut tirer tous les effets, en jouer comme d’une guitare, passant du classique à l’archet, à un blues presque rural, sans oublier des incursions dans des territoires plus exotiques. Expérimental tout en restant moqueur, il sait être audible pour le premier venu et l’attirer dans ses cordes, toujours sensibles. Maniant l’art de la surprise, de l’imprévu, du contrepied, parfois de la répétition mais à condition que la transe perde son sens habituel.

Faisant partie des maîtres de stage à Matour, le violoncelliste a eu tout loisir pendant la semaine de montrer et transmettre son amour de la musique improvisée. Et il nous fait part en souriant qu’une improvisation particulièrement réussie, relevée fort heureusement par Robin Fincker est devenue une pièce de son répertoire. Joli pied de nez à  l’éternelle controverse entre écriture et improvisation…

 

 

Reservoir Birds : quand la musique advient

 

Olivier Py Trio : Birds of paradise Olivier Py (saxophone ténor), Jean Philippe Morel (contrebasse) et Franck Vaillant (batterie)

 

Autre moment fort de ce festival, le trio Birds of Paradise d’ Olivier Py qui ne pouvait passer à côté d’un programme consacré aux volatiles de tout poil. Ce titre évocateur d’un exotisme peut-être facile, ne rend pourtant pas toujours compte de la beauté foisonnante de cette musique libre, décomplexée, ardente. On a beaucoup insisté sur le fait qu’il s’agissait de compositions du saxophoniste, inspirées du cahier de relevés de chants d’oiseaux d’Olivier Messiaen, mais ce flux continu, généreux, irrépressible, est pleinement jazz. Il évoque aussi pour les titres anglais des compositions « My Light Blue », «Mr Tiny Grey» ou «Little Red Light», le film noir devenu culte de Quentin Tarantino, Reservoir dogs, où tous les protagonistes ont des noms de couleur. Olivier Py lance sur le ton de la boutade que ce trio pourrait s’appeler  Reservoir Birds. Mais oui, ça le ferait vraiment : ils jouent vite, fort, dans la folle énergie et l’urgence d’un rock servi par une paire rythmique incendiaire, les formidables Franck Vaillant et Jean Philippe Morel. Diversité des lignes mélodiques, jeux de couleurs dans la répétition même, vrilles, stridences des rythmes foisonnants : du « jazz vif » qui fait exulter mon voisin, y entendant l’écho du brûlant Sam Rivers.

 

Ce festival  qui illumine pour moi les derniers feux de l’été, dresse un tableau vivant du jazz et des musiques actuelles dans une diversité des plus réjouissantes. Il n’en finit pas de se renouveler par la grâce et le talent d’instrumentistes irréprochables qui font preuve d’une incroyable vitalité. Et s’il en est ainsi, nous ne sommes pas loin de confondre vitalité et beauté … 


Sophie Chambon

 

Ajoutons que l’un des plaisirs de ce festival est de retrouver chaque année la  belle équipe de bénévoles qui font tourner la boutique, infatigablement, de la restauration au contrôle des billets, de la vente des disques pour le bénéfice exclusif des musiciens, au précieux convoyage des musiciens et de leurs instruments.

Sans oublier le vidéaste Maurice Salaün  http://www.mauricesalaun.com

 

 

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