Jazz en Comminges, 2. Le grand écart

Bonne surprise en ce jeudi 5 mai. Enfin une vraie journée de printemps. Chaude, ensoleillée. Propice aux voyages, fussent-ils seulement musicaux. A tout le moins aux flâneries. Le festival off, essaimé en divers lieux, la grande artère du centre ville réservée aux piétons, y puisent un regain d’animation, favorisée de surcroît par ce jour férié. Mais c’est un voyage au long cours qui attend les spectateurs massés, le soir, au Parc des Expositions. Un périple entre les mélodies inspirées, entre autres, par l’Asie et la frénésie des rythmes afro-cubains.

Rémi Panossian Trio RP3

Rémi Panossian (p), Maxime Delporte (b), Frédéric Petitprez (dm, perc).

En quelque cinq ans d’existence, le trio de Rémi Panossian en est à son troisième album et sa renommée, acquise notamment au cours de nombreuses tournées dans le monde, singulièrement en Extrême-Orient (Japon, Corée du Sud, Chine, Taïwan), ne cesse de croître. A juste titre. Car il s’agit d’un véritable trio, avec ce que cela suppose d’entente, de complémentarité, de stimulation réciproque, d’enthousiasme, de circulation d’énergie. De l’énergie, les trois en ont à revendre. Elle caractérise avant tout leur musique qui, si elle intègre plusieurs influences, conserve cependant sa spécificité.

Telle est l’originalité d’un groupe qui navigue entre jazz et rock, mais se souvient aussi du pouvoir d’envoûtement des musiques orientales, use volontiers de la monodie et de la modulation, connaît les vertus de la réitération de cellules rythmiques et mélodiques. D’où la capacité à créer une manière de transe hypnotique. De capter, au sens le plus littéral du terme, un public qui reste sous le charme d’un bout à l’autre du concert.

Il faut dire que les trois possèdent une technique qui leur permet de prendre tour à tour la direction des opérations. L’implication personnelle de chacun apparaît dans les longues introductions confiées tout à tour à l’un ou l’autre des membres du trio, et aussi dans les parties collectives et les arrangements. Une telle maîtrise des contrastes et des dynamiques témoigne d’une maturité remarquable. Sans parler de la qualité des solistes, tour à tour mis en valeur.

Eric Legnini ne s’y est pas trompé en acceptant de produire l’album « RP3 ». Un album qui va nourrir la thématique d’une soirée intense. De Happy Culture à Burn Out en passant par Brian le Raton laveur et Intothewine en rappel, autant de compositions séduisantes. Présentées, de surcroît, avec cette touche d’humour qui les pimente d’un gain de sel bienvenu.

Chucho Valdés « Tribute to Irakere »

Chucho Valdés (p), Yarodly Abreu Robles (perc, chœurs), Dreiser Durruthy Bombalé (batas, voc), Rodney Barreto (dm, voc), Gaston Joya (b, voc), Reynaldo Mekian (tp), Manuel Machado (tp),  Carlos Sarduy (tp, voc), Ariel Bringuez (ts), Rafael Aguila (as).

 En seconde partie, les divinités e la Santeria s’invitent sur la scène du Parc des expositions. Sans doute ont-elles fait de Saint-Gaudens leur terrain d’élection, après la venue, l’an dernier, d’Omar Sosa à qui elles avaient manifestement été propices. Toujours est-il que le concert de Chucho Valdés et de son « mini big band » de dix musiciens commence par les rituelles invocations au panthéon yoruba, psalmodiées par Dreiser Durruthy Bombalé, grand maître des batas, chanteur, danseur, rappeur, chauffeur de foule et maître des cérémonies. Mais c’est, évidemment, Chucho Valdés lui-même, immense pianiste à tous égards, qui, depuis son clavier, dirige d’un doigt impérieux les opérations.

Irakere, le groupe entré dans la légende, qu’il a créé en 1973, mérite assurément l’hommage qui lui est rendu ce soir. Ne serait-ce que pour son importance historique, outre la qualité des musiciens qu’il a abrités en son sein et parfois révélés. Pour le grand pont jeté entre des traditions musicales hétérodoxes – encore que le trompettiste Mario Bauza, qui, depuis les années 30, appartint successivement aux orchestres de Noble Sissle, Chick Webb, Don Redman, Cab Calloway et Machito avant de diriger son propre orchestre,  puisse être considéré comme le vrai père du latin jazz. Sans compter qu’il présenta Chano Pozzo à Dizzy Gillespie, ce qui accroît encore sa légitimité.

Quoi qu’il en soit, l’orchestre de ce soir se situe dans la tradition afro-cubaine. Et il ne manque pas d’allure. A commencer par la rythmique, cinq musiciens dont la complémentarité se révèle efficace pour offrir aux soufflants, trompettes et saxes, accessoirement choristes, un tremplin favorable aux envolées. Des solistes honorables, un son d’ensemble à l’enthousiasme communicatif, même si le public se révèle quelque peu rétif à partager les battements de la clave, en dépit des sollicitations.

Du torrent de musique généreusement dispensé, émergent des lambeaux de standards, Take Five, Stella By Starlight. Jusqu’à quelques mesures de Liszt, égrenées par un Chucho impassible. Tels sont les charmes de la fusion.

Ce soir 6 mai, deux trompettistes têtes d’affiche de La Nouvelle-Orléans actuelle, Christian Scott et Irvin Mayfield, et une diva intemporelle, Dee Dee Bridgewater.

Jacques Aboucaya

 

 

 

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