Jazz en Comminges, 4. Clap de fin

Deux monstres sacrés – pour des versants différents de leur pratique respective –, Joe Lovano puis Al di Meola, ont refermé le “in” de la quatorzième édition du festival Jazz en Comminges, un cru qui a trouvé un bon équilibre entre exigence musicale et accès immédiat, à l’image des deux concerts de clôture.

Samedi 7 mai 2016, Saint-Gaudens (31), Parc des expositions

 

1ere partie : Joe Lovano Classic Quartet

Joe Lovano (ts, taragot), Lawrence Fields (p), Peter Slavov (cb), Lami Istrefi (dm)

 

J’ai une tendresse particulière pour Joe Lovano. Dans les années 1990 lorsque je le découvris dans le Transatlantik Quartet d’Henri Texier, ce fut une révélation. Son solo sur “Amazing” (de Steve Swallow) me frappa par sa beauté étrange et pénétrante. Je l’ai entendu plusieurs fois en concert depuis, notamment avec Paul Motian ou McCoy Tyner, et chaque fois je retrouvais ce goût tout à fait singulier de la respiration, de la projection sonore, de la phrase dont le choix des notes associé à un phrasé (liaisons-accents) unique déroute tout en charmant d’emblée.

Que propose-t-il avec son “Classic Quartet” ? D’abord des musiciens peu connus, mais qui connaissent, on s’en doute, parfaitement l’idiome jazz et la grande histoire de cette musique. Lawrence Fields est un surdoué que l’on retrouve sur le dernier album en date de Joe Lovano (Sound Prints, avec Dave Douglas, de 2015). Ce dernier l’a-t-il repéré à la Berklee School of Music de Boston, où il est titulaire de la Gary Burton Chair for Jazz Performance ? De même pour le Bulgare Peter Slavov, fréquent bassiste du saxophoniste depuis 2002 (il joue dans Us Five) ? Quant à Lami Istrefi, il a été sans doute recommandé à Joe Lovano par Dave Liebman, qui a découvert le Kosovar et l’a incité à venir s’installer à New York. Il possède un jeu performant, mélange de Jack DeJohnette, et d’Idris Muhammad en plus nerveux (et non énervé !).

La force de la formation consiste à produire une musique certes “classique”, dans le sens où elle se réfère sans détour aux grandes figures des années 1960 (Classic Quartet de Coltrane, Second Quintette de Miles Davis, Ornette Coleman, Wayne Shorter), mais qui n’est ni un hommage compassé, ni une relecture actualisée. Il s’agit bien davantage d’un jazz qui, tout en s’appuyant sur les codes de la pratique commune de l’idiome jazz, prend en compte des expressions plus récentes. De cette manière, la musique de Joe Lovano parle à tous, à deux niveaux. En surface, l’auditoire, venu en pleine conscience écouter un “concert de jazz” programmé dans le cadre d’un festival de jazz, ne pouvait être déçu : cela swingue ferme, il y a des solos enflammés-enflammants-inflammables, etc. A un autre niveau, les musiciens interpellent les musiciens présents dans l’assistance en jouant précisément avec ces codes d’une manière subtile. “On This Day”, par exemple, s’apparente aux plages modales de “So What”, mais avec un A supplémentaire (AAABA) ; “Weather Man” (hommage à Wayne Shorter) commence de façon libre avant que la grille d’accords, semblant se construire in vivo, n’en vienne en réalité à exprimer des enchaînements prévus en amont de l’exécution.

Les musiciens furent tous brillants, autant à titre individuel que dans leur relation aux autres. Je me contenterai de signaler l’articulation impeccable, d’une lisibilité absolue de Lawrence Fields qui révéla sa complète sensibilité dans un passage en solo absolu.

Parmi les moments forts, il faut enfin signaler la reprise d’“Evolution” que Joe Lovano avait enregistré avec Michel Petrucciani sur From the Soul en 1992. Moment fort car la version de la soirée commingeoise n’avait rien à voir avec cette magnifique version.

 

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2e partie : Al Di Meola « Elysium & More »

Al Di Meola, Peo Alfonsi (g), Peter Kaszas (dm, perc)

 

Changement total d’ambiance avec le trio d’Al Di Meola : la guitare est au centre – le batteur se trouvant symboliquement enclavé derrière un paravent acoustique transparent. La sonorité d’ensemble sonne vaguement flamenco par la constitution instrumentale même de la formation, et parfois par le langage utilisé. Même si la dominante est acoustique, l’ensemble renvoie aussi à une sorte de folk jazz fusion, Al Di Meola usant d’un octaver, d’un effet de distorsion et surtout par son emploi d’un son synthétique pour doubler les sons de sa guitare acoustique. Contrairement à mon appréhension, le jeu de ce dernier verse peu dans le syndrome “guitare-mitraillette”, son approche de l’instrument semblant s’épurer avec les ans. Outre ses compositions (“Misterio” de The Grande Passion, par exemple), le répertoire se composa de reprises telles que “Cinema Paradiso” ou “Because” des Beatles. Je dois bien avouer que je ne fus pas très emballé par les arrangements produits. De même que je remarquais certains flottements dans telle mise en place ou dans l’émission de notes disons “étranges”. Il n’empêche : par sa convivialité, son immédiateté et ses prouesses techniques, Al Di Meola combla la foule invitant celle-ci à se rapprocher de la scène pour les bis, dans une communion d’esprits qui symbolisa de la plus belle des façons cette intense soirée.

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