Jazz en Comminges, 2. Antoine Hervier Trio + Géraldine Laurent/ Stefano Di Battista Quartet

Les conditions atmosphériques dégradées, sinon vraiment détestables – telles sont, paraît-il, les facéties des Saints de glace… – n’ont pas freiné l’enthousiasme d’un public copieux, affluant dès l’après-midi à la Maison du festival pour un « Off » dont le niveau s’élève d’année en année. Impossible de citer tous les groupes qui s’y succèdent. Mérite mention, cependant, le big band du conservatoire Guy Lafitte dirigé avec bonhomie et fermeté par Wilfrid Arexis. Prélude à une soirée aussi contrastée que celle de la veille.

 

Antoine Hervier (p), Guillaume Souriau (b), Vincent Frade (dm), Géraldine Laurent (as).


Stefano Di Battista (as, ss), Eric Legnini (p, elp), Richard Bona (elb, voc), Manu Katché (dm).


Saint-Gaudens, Parc des expositions, 14 mai.

 

Est-ce la présence de caméras de télévision venues immortaliser le concert ? Le présentateur souligne l’événement et invite l’assistance à se manifester. Histoire de prouver qu’elle est une composante importante du spectacle. Docile, elle s’exécute. Se montre ce soir particulièrement chaleureuse et réactive. Prodigue, d’un bout à l’autre, d’applaudissements, souvent justifiés, au demeurant. D’abord, parce que le trio d’Antoine Hervier mérite un tel enthousiasme.

 

Hervier est un pianiste complet. A l’ancienne, serait-on tenté d’écrire, à savoir que sa main droite n’est pas atteinte d’hypertrophie, que la gauche joue pleinement son rôle et que, de cet équilibre, de cette manière de dialectique, jaillit un swing constant. Vélocité, imagination, fluidité du discours, audace harmonique, contrôle des dynamiques, il navigue quelque part entre Bud Powell et Oscar Peterson. Du second, il a arrangé plusieurs thèmes, Sushi, qui figure dans l’album « Live At The Blue Note » (1990),  ou encore Cakewalk, tiré de « Nigerian Marketplace » (1981) et repris souvent en concert par le pianiste canadien. Quant au premier, son esprit plane sur l’ensemble d’un répertoire largement emprunté au bop et au hard bop, du Billie’s Bounce parkérien au Moanin’ de Bobby Timmons. A quoi il convient, pour être complet, d’ajouter Watch What Happens, que son auteur Michel Legrand enregistra, entre autres, avec Peterson en 1984, et une ballade, Clara, de la plume du leader. Quant à Guillaume Souriau et Vincent Frade, à la fois sobres er efficaces, leur tandem fonctionne comme une mécanique bien huilée, l’un et l’autre ayant l’occasion de se mettre en valeur au cours de soli où se révèlent toutes leurs qualités.

 

Cerise sur le gâteau, si l’on ose dire, Géraldine Laurent. C’est une invitée de luxe qui s’insère si aisément, si naturellement au groupe qu’elle en devient une pièce essentielle. Il est vrai qu’elle n’est pas en territoire inconnu et que sa collaboration avec Antoine Hervier, concrétisée en 2011 par l’album « Juste à l’heure », n’est pas nouvelle. Le talent et l’originalité de la saxophoniste, nous les avons décelés dès 2006, l’année où, à Juan, le jury lui décerna le prix Révélation Jazz. Ils ont, depuis, crû et embelli. Géraldine a fait son miel de plusieurs influences, dont celle de Phil Woods, décelable à plusieurs égards. Mais elle les a digérées, faites siennes, intégrées à une manière très personnelle de phraser et de paraphraser (Billie’s Bounce, déjà cité). Ce que les poètes de la Pléiade nommaient, à un tout autre propos, « innutrition » trouve ici une illustration éclatante.

 

En seconde partie, contraste total. La fusion des personnalités dans un groupe qui les transcende, caractéristique du quartette précédent, laisse place à une juxtaposition d’individualités – avec les qualités et les défauts de ce qu’il est convenu d’appeler un all-stars. Au chapitre des qualités, l’incontestable brio de chacun des solistes dont la notoriété a franchi les frontières du seul genre musical qui nous occupe ici. Nul ne contestera le talent de mélodiste de Stefano Di Battista, le swing d’Eric Legnini, le charme de la voix et de la basse de Richard Bona, la brillante technique de Manu Katché. Mais enfin, et telle pourrait bien être la faiblesse de la formule, on a très vite l’impression d’assister à une succession de performances solitaires, chacun ayant avant tout le souci de se mettre en valeur.

 

Le répertoire, un patchwork. Une succession de thèmes empruntés à chacun des protagonistes, liés par des enchaînements de grooves dépourvus de la moindre aspérité sinon d’une uniformité lénifiante. Quelques dialogues noués ici ou là, entre le soprano et la basse, le piano et la batterie. Hormis la création d’une atmosphère, rien qui suscite vraiment l’attention au point d’interrompre une torpeur sournoisement envahissante. Gros succès, prévisible. Les caméras n’en ont pas perdu une miette. Elles étaient là pour ça.

 

Ce soir, Omar Sosa, puis Jamie Cullum. Encore du contraste en perspective.

 

Jacques Aboucaya

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *