Jazz Fest Berlin 2017 (5)

C’est, de l’aveu de René Urtreger, sa première apparition à Berlin depuis… 61 ans. Il y souligne toutefois ses liens avec l’Allemagne, et d’abord parce que ses enfants, présents dans la salle, y vivent.

Samedi 4 novembre

René Urtreger solo

Maison de France, salle Boris Vian.

René Urtreger (p).

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Il s’agit cet après-midi d’une alternance de questions-réponses entre le programmateur-modérateur Richard Williams et le pianiste, et de pièces jouées, précédées d’anecdotes drolatiques, éclairant l’histoire du jazz sous un angle parfois inédit, avec quelques accrocs aux mythes. Cole Porter (Love for Sale), Dave Brubeck, Dizzy Gillespie (« on oublie trop souvent Dizzy le compositeur »), Polka Dots and Moonbeams pour Lester Young et Billie Holiday, Tea for Two dans la version de Bud Powell, un blues et des compositions de sa plume sont jouées avec simplicité et allégresse. Une pièce est dédiée à sa biographe, et partenaire à la scène, Agnès Desarthe. On peut parler de chansons : un début, un développement, une fin, quelques ornements mais pas trop. La rencontre fait suite à la projection du film « Ascenseur pour l’échafaud », à la musique duquel René Urtreger contribua aux côtés de Miles Davis, dont les explorations modales débutées alors débouchèrent peu de temps après sur « Kind of Blue ». Il évoque ses années 50 à Paris et Berlin avec Don Byas et Buck Clayton, l’influence de John Lewis et surtout Charlie Parker « le plus grand improvisateur, qui ne jouait jamais deux fois un titre de la même manière ». Le truc de René, c’est le be-bop, lui qui bouda le free jazz pour aller vivre de la pop. De Monk il dit : « l’un des meilleurs compositeurs de jazz, et l’un de ses pires pianistes », émet un jugement comparable sur Michel Legrand « superbe créateur de mélodies et orchestrateur pour le cinéma ; mais trop de notes pour un pianiste de jazz ». Et conclut par ces propos auxquels on méditera à loisir : « Le jazz n’est pas fait pour être parfait. C’est une aventure ! »

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Amir ElSaffar + Zinc & Copper

Kirche am Hohenzollernplatz

Amir ElSaffar (tp, santur, voc), Yorgos Dimitriadis (dm), Robin Hayward (microtonal tuba), Hilary Jeffery (tb), Elena Kakaliagou (cor d’harmonie), Claudio Puntin (cl), Paul Schwingenschlogl (tp, bu), James Wylie (as).


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Le concert se tient dans une église moderne, tendue vers le ciel, ogives en enfilade, produisant malgré sa haute taille une impression de confinement. Cette œuvre d’Amir ElSaffar (trompettiste et chanteur irako-américain, entendu chez Archie Shepp et auteur d’une discographie à explorer toutes affaires cessantes) est une première mondiale. Elle s’inscrit dans la quête du compositeur d’un mariage entre musique écrite contemporaine et tradition arabe du maqâm, ce dernier aspect incarné par le chant et le jeu très épurés du leader. Les musiciens jouent d’abord depuis les allées latérales, pour une spatialisation aux effets saisissants, les instruments entrant dans la danse un par un, au fil de lents développements et subtiles imbrications amenant à de douces transes. Cela invite au recueillement. Cette esthétique exige de réviser notre rapport à la temporalité, un ralentissement de la pensée, une disponibilité à autre chose. Elle fait ma joie, même si ElSaffar, croisé le lendemain, regrettera certains défauts de mise en place (« … c’est de ma faute, j’ai modifié les partitions jusqu’au dernier moment »). Ces grooves orientaux asymétriques, aux intervalles inhabituels, aboutissent à un état de plénitude sonore, avant de s’effilocher progressivement. Le tout joué d’un seul tenant, barrant ainsi la voie aux applaudissements intempestifs.

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Empirical

Haus der Berliner Festpiele

Nathaniel Facey (as), Lewis Wright (vib), Tom Farmer (b), Shaney Forbes (dm).

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Un je-ne-sais-quoi de typiquement British anime ce quartette tiré à quatre épingles. Une vraie bonne surprise, tant pour les solos que pour son aptitude à établir des atmosphères. En se produisant toute la semaine en divers lieux de la capitale, Empirical a préparé efficacement sur le terrain le set de la soirée, aux compositions affûtées. On reste suspendu à chaque intervention du vibraphoniste, et le saxophoniste ne connaît pas de baisse de régime, combinant l’invention d’un Jackie McLean à l’énergie rustique d’un Maceo Parker… Flegmatiques et en doigts, les jeunes musiciens ont tout pour plaire. Y compris au Président Steinmeier, jazzfan autoproclamé et qui dans un communiqué salue le succès et la crédibilité artistique du festival, et rappelle la faculté qu’a cette musique à réunir à des fins créatives des artistes de tous horizons et cultures. Indeed.

Nels Cline Lovers

Haus der Berliner Festpiele

Nels Cline (g), Michael Leonhart (tp, cond), Alex Cline (dm), Devin Hoff (elb), Anna Viechtl (harp), Martin Klenk (cello), Dmytro Bondarev, Florian Menzel (tp), Rasmus Holm (tb), Maria Reich (vln), Heidi Mockert (basson), Fynn Grosmann (cor anglais), Marc Doffey (cl), Hauke Renken (vib, marimba), Tomek Sołtys (celeste), Morten Duun Aarup (g).

Curieux attelage que le big band de Nels Cline, composé de quatre américains (Cline et son frère Alex à la batterie, Devin Hoff, et le chef et trompettiste Michael Leonhart) et d’étudiants des conservatoires de Berlin. Le projet, paru sur disque avec d’autres musiciens, n’a pas fait l’unanimité à sa sortie. Qu’en est-il sur scène ? Les présentations ironiques du leader n’aident guère le public à entrer en empathie avec ce qui se joue. Le répertoire puise dans des standards et mélodies des années soixante dans un premier temps, avec des révérences à Jim Hall, Gabor Szabo, Jimmy Giuffre, Henry Mancini. Le bien-fondé du concept (« … que j’avais en tête depuis 25 ans. L’idée était de regrouper mes chansons d’amour préférées ») n’est pas évident et ne débouche pas sur l’incarnation que l’on pouvait en attendre. L’orchestre exécute mollement les arrangements de Leonhart, contribuant à l’établissement d’une quasi-torpeur. Pour la deuxième moitié du concert, et peut-être parce que le répertoire évolue, Cline insuffle une énergie salutaire à l’ensemble, avec des thèmes d’Annette Peacock, Sonic Youth, et un Charlotte Rampling medley constitué de deux thèmes de films dans lesquels l’actrice apparaît : « Portier de Nuit » et « Max mon amour ». Le guitariste y semble davantage dans son époque ou dans son élément. Il quitte sa chaise, fait grand cas de ses pédales d’effets, livre des interventions mordantes. S’il ne brise pas tout à fait la bienséance des arrangements, ce virage est le bienvenu. Car de Cline nous aimons les collaborations aventureuses, tels que ses trios avec le pianiste Thollem McDonas (« Gowanus Sessions » avec William Parker et « Radical Empathy » avec Michael Wimberly). Espérons qu’il revienne sur ce terrain et ne se fourvoie pas trop longtemps du côté de la nostalgie.

Dr. Lonnie Smith Trio

Haus der Berliner Festpiele

Dr. Lonnie Smith (Hammond org), Jonathan Kreisberg (g), Johnathan Blake (dm).


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Heureux d’entendre enfin sur scène cet organiste, considéré comme un maître de l’orgue Hammond, et qui annonce la sortie d’un nouvel album Blue Note au printemps 2018 (après « Evolution », qui marquait il y a deux ans son retour sur le label qui le vit débuter quarante ans plus tôt). Sans surprise, Lonnie Smith nous ressert le même répertoire qu’il affectionne depuis des années, très efficace lorsqu’il s’agit de soul-jazz à l’ancienne (imbattable Backtrack, abordé sur un tempo dont la lenteur accentue encore le groove…), moins convaincant quand il défend des ballades de sa plume, et se livre à des incartades lunatiques aux synthés, dont le principal mérite est l’étrangeté du résultat. Tentations expérimentales qui semblent se situer au-delà des compétences de l’organiste. Citons encore cet inénarrable épisode où le vétéran s’empare de la canne avec laquelle il se déplace pour en faire un instrument amplifié, sorte de basse électrique, dont il use avec approximation et en faisant le clown. C’est lorsqu’il se cantonne à l’orgue Hammond dans la tradition immuable du genre (selon une lignée allant de Jimmy Smith à Joey DeFrancesco), que le bon docteur fait mouche, par un feeling, un sens de la dramaturgie imparables, et des basses énormes. De la feelgood music servie par un guitariste et un batteur dévoués, et un joli succès public.

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Punkt.Vrt. Plastik

Haus der Berliner Festpiele

Kaja Draksler (p), Petter Eldh (b), Christian Lillinger (dm).


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La petite salle (pas si petite) est remplie. Musicalement, c’est tout le contraire de ce qui précède : cérébralité, dureté, froideur même. Une musique volontairement compliquée ; et une intéressante association entre le drumming foisonnant de Christian Lillinger (plus « hyperactive kid » que jamais, que j’avais apprécié dans le Lisbon-Berlin trio de Luis Lopes et dans le quartette Amok Amor en compagnie de Peter Evans) et le jeu strict et minimal de Kaja Draksler. Le bassiste se pose en médiateur (y compris par sa position physique au centre du groupe), assure la circulation des énergies. Il faudra cependant renouveler l’expérience en une autre occasion, car au terme de six concerts dans un état fébrile, ma disponibilité n’était pas optimale pour apprécier ce trio comme il le méritait.

David Cristol

Photos : Camille Blake

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