Jazz in Marciac. Retrouvailles et découvertes

Dans une interview accordée à notre consoeur Céline Authemayou, de « La Dépêche du Midi », Ahmad Jamal déclare : « Dans la vie, il n’y a rien de nouveau. (…) Ceux qui pensent créer se trompent. Nous ne faisons que découvrir. » Parole de vieux sage que devraient méditer tous ceux qui ne jurent que par la « créativité ».

 

 

Wynton Marsalis Quintet with the Sachal Jazz Ensemble. Wynton Marsalis (tp), Walter Blanding (sax, cl), Dan Nimmer (p), Carlos Henriquez (b), Ali Jackson (dm), Ali Nijat (dir), Ahmad Nafees (sitar) Abbas Baqar (fl), Hussain Ijaz (tablâ), Ahmed Rafiq (naal), Ali Najaf (dholak, mardang), Soumik Datta (sarode).


Ahmad Jamal (p), Reginald Veal (b), Herlin Riley (dm), Manolo Badrena (perc).

Chapiteau, 3 août.

 

Soirée des retrouvailles que celle du 3 août. Les deux têtes d’affiche comptent parmi les habitués d’un festival auquel ils ont participé à maintes reprises. Au point que le public leur est par avance acquis. Wynton Marsalis fait ici figure de parrain. Très impliqué, et depuis longtemps, dans la manifestation, il y donne chaque année deux concerts, s’ingéniant à varier les formules, ayant à coeur de ne pas se répéter. C’était aussi le souci de Guy Lafitte, l’un des pionniers de Jazz in Marciac, et la gageure qu’il réussit à tenir jusqu’à sa disparition en juillet 1998. Quinze ans déjà que sa place est vide. Reste le souvenir.

 

Pour en revenir à Wynton Marsalis, après un premier concert fort réussi le 31 juillet, le revoici avec son quintette augmenté cette fois du Sachal Jazz Ensemble venu tout droit de Lahore, au Pakistan. Rencontre insolite, à première vue. Pittoresque, en tout cas. Sous la direction d’Ali Nijat, une douzaine de musiciens, soit quasiment l’équivalent d’un big band. Les uns pratiquant le hard bop, les autres la musique folklorique de leur pays, mais sont  ouverts à d’autres formes, jazz et bossa nova. Connus surtout pour leur interprétation de Take Five, enregistré en 2009 et accessible sur Internet. Une occasion pour le public marciacais de découvrir les instruments traditionnels que sont le sitar, luth à long manche, le tablâ, constitué d’une paire de tambours, et, moins connus, d’autres instruments à percussion comme le dholak, ou encore le mardang et le naal.

 

Dire que l’osmose est parfaite, que les uns et les autres rivalisent de swing serait sans doute excessif. Mais enfin, outre le Take Five attendu, les interprétations d’Ellington et du Blues Walk de Lou Donaldson, du New Orleans Blues de Jelly Roll Morton, de My Favorite Things avec de vagues réminiscences coltraniennes, tout cela, manifestement travaillé, donne lieu à des confrontations de sonorités, à des échanges et à des improvisations qui manifestent la volonté de chacun de s’intégrer à l’univers musical de l’autre. S’imposent ainsi Marsalis, auteur, à son habitude, de quelques chorus éblouissants, et le flûtiste Abbas Bagar. Mais tous mériteraient citation pour l’enthousiasme manifesté, même si le résultat, d’un point de vue strictement musical, n’atteint pas les sommets.

 

Parenthèse : indépendamment du résultat, l’initiative était aventureuse. Et « créative ». J’attends donc avec quelque curiosité la réaction de ceux qui daubaient, il n’y a guère encore, sur le caractère ringard de Wynton Marsalis, sur son conservatisme étriqué. Il est vrai que « qui veut noyer son chien… »

 

Le quartette d’Ahmad Jamal est, à n’en pas douter, l’un des meilleurs, sinon le meilleur, qu’il ait jamais dirigé. On sait que le pianiste affectionne depuis longtemps, non sans raison, les batteurs néo-orléanais et Herlin Riley, longtemps partenaire de Wynton Marsalis, en est le fleuron. Son compatriote Reginald Veal, passé, lui aussi, par le creuset Marsalis, et le percussionniste Manolo Badrena, ancien de Weather Report, constituent une rythmique idéale qu’il laisse longuement s’exprimer, désignant d’un index impérieux celui qu’il choisit comme interlocuteur ou comme soliste.

 

Lui-même a conservé, à quatre-vingt-trois ans, une capacité intacte à inventer des harmonies insolites. A structurer, avec une rigueur dont la logique apparaît seulement après coup, ses interprétations. A jouer sur les effets de surprise, stimulant, d’un accord plaqué ou d’une volée de doubles croches, l’imagination de ses partenaires qu’il écoute, bras croisés, sourire aux lèvres, avant de reprendre avec eux  le cours de la conversation.  

 

Jamal vient présenter son dernier album, « Saturday Morning », qui sera en vente dans quelques semaines. Il en joue plusieurs morceaux, accorde aussi une place aux standards, Skylark et un medley ellingtonien articulé autour de Take the A Train. Souriant, malicieux. Ravi de l’accueil qui lui est réservé au point d’accorder plusieurs rappels, lui d’ordinaire parcimonieux en ce domaine. Sans conteste, des retrouvailles chaleureuses. Et un concert réussi. En attendant le p
rochain.


Ce soir, le saxophoniste et chanteur Curtis Stigers précédera Al Jarreau sous le chapiteau, tandis que l’Astrada abritera successivement le Leïla Martial Group et le quartette de Yaron Herman et Emile Parisien.

 

Jacques Aboucaya

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