Jazz libre à la Java

 « Aymeric ne sera pas là ce soir…Il a contre lui de se trouver à Ouagadougou. Et vous savez ce qui s’est passé au Burkina Faso avec les militaires  la semaine passée, je  vous fais pas un dessin… D’abord pas d’avion, puis un vol en début de semaine mais il fallait évacuer en priorité les expatriés français. Donc il est resté bloqué là-bas. » Derrière son petit guichet, au fond de la petite galerie mal éclairée, Cathy explique la mésaventure arrivée au trompettiste Aymeric Avice qui sera remplacé ce soir par Médéric Collignon.


La Java, Paris, 5 novembre


Alexandre Authelain Quartet :  Alexandre Authelain (ts, cl), Frédéric Gastard (bass s), Médéric Collignon (tp, voc), élec), Ramon Lopez (dm, perc).

Trio Journal Intime + invité : Sylvain Bardiau (tp), Frédéric Gastard (bass s), Matthias Mahler (tb).

 

Improvisation totale, à nu, ex nihilo, comme s’engage une conversation sur la pluie et le beau temps, des notes lâchées à jet continu. L’énergie nourrit le propos, dans une polyphonie qui enfle de phrases et de rythmes alimentés selon des timbres et des registres contrastés,  des bourdonnements impressionnants de la clarinette au sax basse dégorgeant à gros tuyaux, en passant par les instants chavirés des tambours ou cymbales de la batterie. Ces digressions (presque) sans fin, ces élans spontanés, ces bouleversements d’intensité ou de tempo attisent la flamme du mouvement. Lequel substantif caractérise parfaitement la musique ainsi fabriquée live par libre consentement. Et puis en simultané, intérieur extérieur selon que l’œil se situe sur la scène ou dans la salle, s’impose l’affichage visuel de deux des personnages de la pièce (instrumentale) jouée. Ramon Lopez –impressionnant au sens pictural du terme lorsqu’il prend tout le rythme à son compte ou enfourche illico les schémas de Frédéric Gastard version sous-bassophone dirty dozen- fait virevolter baguettes et mailloches dédoublées dans chaque main. Médéric Collignon, fidèle à son image déjantée, souffle, siffle, éructe, murmure mi démiurge mi Arlequin. On songe à Ayler, à Sam Rivers et Howard Johnson aussi, free faisant encore à la fin des seventies (Alexandre Authelain a fait ainsi un petit rappel des faits du jazz de cette époque, séquence d’un souffle très attisant au ténor) Le jazz alors -histoire de fêter la Java ?- intègre la société du spectacle. Vivant .

Opposition de phase ? Antithèse ? La musique du Trio Journal Intime n’en parait que plus écrite. Ecriture riche, dense, complexe dans son épaisseur intime. Livrée forte pour une interprétation à charge (travail de précision) et à décharge (d’émotion libérée) Les lignes se construisent sans qu’on les ai vues venir, s’imposent in fine au bout d’unissons ou de décalages avec le brillant de motifs de marqueterie. Un tel savoir faire apparaissait déjà, prégnant, dans leur premier opus (, LCL/Anticraft-MVS distribution) consacré à la musique de Jimi Hendrix. Dans ce nouveau chapitre ouvert, les compositions du trio (avec en bonus une suite signée Marc Ducret) toujours très structurées, marquées par nombre de ruptures de rythmes, ajoutent à la musique des contrastes de couleurs inédits. Les longues séquences ainsi enchainées ne souffrent d’aucune longueur. Dans un rôle de jongleur, concentré sur sa tâche d’un bout à l’autre, sans mot dire mais à coup de gestes justes Marc Ducret fait varier le curseur de l’intensité, son acide ou straight, notes détachées ou accords supperposés dans le sens de l’enrichissement de la partition. Le genre d’invité dont on garde la signature dans un journal intime.

Dommage qu’à Ouagadougou, le lieutenant colonel Yacouba Isaac Zida, nouvel homme fort du pays suite au pronunciamiento militaire récent ne puisse le consulter.

 

Robert Latxague

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