Jazz Sous les Pommiers (34 ème édition) : 14, 15 et 16 mai 2015

Quel plaisir de se retrouver à Coutances pour la trente-quatrième édition de Jazz Sous les Pommiers pour un week-end de l’ascension particulièrement riche en émotions musicales ! Un festival à l’accueil chaleureux et sympathique avec une ambiance festive et une programmation musicale de haut niveau qui embrasse tous les courants du jazz actuel, avec un focus particulier sur le jazz français, à travers notamment trois créations d’artistes en résidence.

 

Guillaume Perret Electric Epic

Jeudi 14 mai, 16h30, Théâtre de Coutances

Guillaume Perret (ts), Nenad Gajin (elg), Laurent David (elb), Yoann Serra (dm).

Voici un Electric Epic renouvelé avec l’arrivée du bassiste Laurent David (qui remplace Philippe Bussonnet en tournée avec Magma), et du guitariste Nenad Gajin (à la place de Jim Grandcamp) : véritable révélation qui amène de nouvelles couleurs et des sonorités singulières à l’univers de Guillaume Perret. Ce guitariste qui a joué avec Emir Kusturica, Ibrahim Maalouf et Bojan Z, a trouvé magnifiquement sa place dans ce nouvel Electric Epic ! Le groupe a gagné en maturité, en cohésion, et en efficacité, avec un répertoire (principalement axé sur le dernier album « Open Me ») qui s’est affirmé au fil des concerts. L’énergie et la puissance de la musique de Perret sont toujours présentes, mais l’orchestre joue moins fort et on y gagne en lisibilité ! La mise en scène du concert est toujours très visuelle avec un travail pertinent sur le light-show en totale adéquation avec l’univers musical. Cerise sur le gâteau, Guillaume a invité l’artiste, qui pendant trois ans sera en résidence à Coutances : la trompettiste Airelle Besson, qui a jouée sur deux titres. Elle s’est glissée comme un poisson dans l’eau sur Ethiopic Vertigo et son ethio-jazz planant, puis elle a proposé une de ses compositions pour une interprétation superbe d’Estudio, Trabajo y Fusil, proposant un univers poétique très différent du registre habituel du groupe !

 

Sandra Nkaké & Ji Drû « Shadows of a Doubt »

Jeudi 14 mai, 18h30, Cinéma Le Long-CourT

Sandra Nkaké (voc, elec), Ji Drû (fl, elec, voc).

Une belle surprise que ce nouveau projet de la chanteuse Sandra Nkaké où un beau travail de mise en scène se déploie avec un décor composé de trois panneaux blancs éclairés en contre-jour, avec des silhouettes qui se dessinent en ombre portées ou bien avec des photos projetées. Un travail sur l’ombre et la lumière, le noir et le blanc, le masculin et le féminin, et puis surtout, une remarquable exploration des rapports entre la pop et la soul, la mélodie et le rythme, la voix et l’électronique, à travers des reprises de chansons célèbres, dont Sandra et Ji tirent la quintessence moelle en épurant à l’essentiel ces mélodies connues, pour n’en garder que l’impact émotionnel. Sandra Nkaké est décidément une chanteuse remarquable, une soul-sister détonante qui sait prendre des risques en mettant au premier plan son feeling. Son acolyte a la tâche difficile de gérer les bidouillages rythmiques et électroniques, vocalement, il seconde parfaitement bien Sandra sur les refrains et distille de très beaux solos de flûte au fil des morceaux. De leur répertoire, on reconnait des chansons afro-américaines célèbres comme I Put a Spell on You ou la renversante Four Women de Nina Simone, mais aussi des chansons pop comme Light my Fire des Doors, Heroes de David Bowie, ou Candy Says du Velvet Underground, et puis au rappel une chanson française sixties de Françoise Hardy : Mon Amie la Rose.

 

Donkey Monkey

Vendredi 15 mai, 12h30, Magic Mirrors

Eve Risser (p, voc), Yuko Oshima (dm, elec, voc).

C’est toujours un plaisir de voir en concert le duo féminin alsacio-japonais : Donkey Monkey, pour une aventure musicale hors du commun qui nous plonge dans un univers à la fois ludique et expérimental, enfantin, joyeux, et constamment allumé. De Carla Bley (la reprise de Can’t Get My Motor to Start issue d’un album rare de Nick Mason : « Fictitious Sports ») à Ligeti (Chaconne), en passant par des compositions personnelles de l’une (Hanakana) ou de l’autre (Blues Nippon), nous sommes sous le charme de ces deux musiciennes-compositrices et vocalistes hors norme qui ont séduit le public de Coutances, des grands aux petits, avec notamment leur irrésistible Ouature !

 

60 % de Matière Grave

Vendredi 15 mai, 16h, Cinéma Le Log-CourT

Jean-Philippe Viret (b), François Thuillier (tu), Eric Séva (bars, bs).

L’idée de ce trio vient de Jean-Philippe Viret qui avait envie d’associer sa contrebasse à deux autres instruments au registre grave : le tuba et le saxophone baryton (et même parfois le saxophone basse). Si à la création du groupe, le tubiste était Michel Godard (le répertoire a démarré d’ailleurs avec une de ses compositions), il est ici remplacé par François Thuillier, un musicien incontournable des grands ensembles made in France (de Patrice Caratini, à Andy Emler, en passant par Jean-Marie Machado). Sa composition : Le Lucullus fût un moment fort de ce concert. Le saxophoniste de cette bande de musiciens graves est le talentueux Eric Séva. C’est lui la plupart du temps qui joue le thème principal, repris en contre-chant par le tuba. Il amène aussi de brillantes compositions comme Rue au Fromage. Enfin Viret, qu’il joue en pizzicato ou à l’archet, est souverain dans ce projet qu’il porte avec beaucoup de sensibilité, comme en témoigne son morceau : De Fil en Aiguille. Parait-il qu’il aimerait poursuivre cette aventure à l’intérieur du registre grave, en mêlant sa contrebasse à une clarinette basse et à un basson ?

 

Pharoah Sanders Quartet

Vendredi 15 mai, 22h30, Salle Marcel Hélie

Pharoah Sanders (ts), William Henderson (p), Oli Hayhurst (b), Gene Calderazzo (dm).

La dernière fois que j’ai vu Pharoah Sanders en concert, c’était à Sons d’Hiver en 2012 avec un orchestre composé de Chicagoans et de Brésiliens. Il était en grande forme et nous avait impressionnés par sa grosse sonorité, inchangée au fil des ans. Trois ans plus tard, j’ai l’impression qu’il a vieilli de quinze ans ! C’est un vieillard ayant du mal à marcher qui arpente la scèn
e. Sa sonorité est toujours convaincante même si elle s’est amoindrie. Il râle sans cesse à propos de ses retours son et n’a visiblement pas très envie de jouer. Il va passer la grande partie du concert sur une chaise au fond de la scène à écouter son trio jouer. De temps en temps il viendra se joindre à eux dans un registre très Coltranien, en interprétant des morceaux tirés de l’album « Ballads » du grand Trane. Quelques moments de grâce, mais surtout une grande muflerie de la part de Pharoah qui nous a infligé un concert de son trio avec quarte solos de contrebasse et trois solos de batterie ! Voici un communiqué de l’organisation du festival à propos de ce concert : « Très déçue du concert de Pharoah Sanders, l’équipe Jazz sous les Pommiers considère que le saxophoniste n’a pas respecté le public venu l’écouter hier soir à la salle Marcel-Hélie à 22h30. Le musicien a choisi de ne jouer que par intermittence avec son trio, prétextant de faux problèmes de sonorisation, et a adopté sur scène une attitude des plus déplaisantes et méprisantes. C’est très regrettable car quand il joue, Monsieur Pharoah Sanders reste un musicien important de la scène jazzistique.

Une déception énorme pour un concert qui devait être un des temps forts de ce festival.».

 

Tigran Hamasyan Trio « Mockroot »

Samedi 16 mai, 00h30, Magic Mirrors

Tigran Hamasyan (p, k, voc), Sam Minaie (elb), Arthur Hnatek (dm).

Rien de tel qu’un concert en trio de Tigran dans une salle pleine et surchauffée (ambiance rock’n’ roll avec public debout) pour se remettre de la déception de Pharoah Sanders et de se remplir d’ondes positives. Tigran a mis le feu au Magic Mirrors en déployant une énergie folle et communicative (les délirantes versions d’Entertain Me et de The Grid). Il a principalement joué son dernier opus « Mockroot » où de belles mélodies arméniennes, qu’il chante lui-même, cohabitent avec une rythmique rock qui lui permet de décupler son énergie et d’atteindre des moments de transe qu’il transmet admirablement bien au public.

 

Régis Huby « Equal Crossing »

Samedi 16 mai, 12h30, Théâtre de Coutances

Régis Huby (vln, elec, comp), Marc Ducret (elg), Bruno Angelini (p, k, elec), Michele Rabbia (dm, perc, elec).

Le nouveau projet du violoniste et compositeur Régis Huby, l’une des trois créations de Coutances 2015, a marqué les esprits par son ambition musicale, la qualité des musiciens et l’originalité du propos. Une œuvre sophistiquée composée de trois longs mouvements où Huby prend le temps de soigner les couleurs harmoniques, les contrastes et les timbres, et de déployer à chaque fois de belles et élégantes lignes mélodiques. Un remarquable travail sur la forme et une très belle cohésion de groupe où chacun a de l’espace pour s’exprimer pleinement. Bruno Angelini, tel un sorcier derrière ses claviers, passe du piano, au Fender Rhodes, sans oublier le moog, son rôle est multiple, entre la mélodie, l’harmonie et le rythme, où il peut jouer le rôle de la basse (en utilisant le moog). L’association des cordes de Régis Huby et celles de Marc Ducret tissent des entrelacs sonores rarement entendus, il faut préciser que Marc Ducret amène une dimension orchestrale impressionnante dans ce groupe, c’est un peu le philarmonique à lui tout seul !

 

Tigran Hamasyan & The Yerevan State Chamber Choir « Luys I Luso ».

Samedi 16 mai, 15h, Cathédrale de Coutances

Tigran Hamasyan (p), The Yerevan State Chamber Choir (voc)

C’est un Tigran complètement transformé, qui treize heures après son délirant concert en trio au Magic Mirrors, investit le steinway installé au cœur de la cathédrale de Coutances en tenue de moine arménien de couleur grise entouré d’un chœur de huit chanteurs (quatre homme et quatre femmes) habillée quant à eux de soutanes oranges. Un Tigran extrêmement sérieux et solennel qui va nous interpréter sa toute dernière oeuvre (elle fera l’objet d’un album à paraître chez ECM cet automne), un requiem écrit pour célébrer le centenaire du génocide arménien. Evidemment Tigran n’est ni Bach, ni Mozart, et l’écriture pour chœurs et piano, même si elle révèle de belles et émouvantes mélodies, demeure tout de même assez pauvre et manque certainement d’originalité. Mais là, n’est pas le propos, la démarche de Tigran est sincère et s’inscrit complètement dans son œuvre où ses racines arméniennes se retrouvent de plus en plus au cœur de son inspiration musicale.

Lionel Eskenazi.

 

 

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