Jazz à Coutances : pommiers en fleurs franco-coréennes

Effervescence, bousculade, embrassades, émotion en coulisses, hier sous la salle Marcel Hélie au final du concert évènement d’ouverture du festival à forte tonalité franco coréenne « Quel truc super pour Coutances s’exclame une habituée du festival, j’en avais la larme à l’œil » « Moi aussi’…réplique discrètement Denis Le Bas, Directeur du festival. Regards croisés (ceux d’un fidèle et d’une néophyte) sur les toutes premières festivités de cette 35ème édition de Jazz Sous Les Pommiers. 

Robert Latxague, le fidèle 

Importer un orchestre symphonique au cœur d’un concert de jazz c’est comme qui dirait jouer « quitte ou double » Au delà des intentions, de la volonté des musiciens comme des organisateurs, pour de simples raisons de contenu et de pratique sonore ou instrumentale « ça passe ou ça casse » Airelle Besson, artiste en résidence à Coutances depuis deux ans maintenant ajoutait sur ce projet une difficulté supplémentaire: trouver un juste rang, une place de choix pour la voix de Youn Sun Nah « J’avais composé un thème pour elle, je le lui avais envoyé. Et ce n’est que ces jours ci lors des répétitions que j’ai su qu’elle l’avait aimé… » avouait-elle sur scène en direct, presque timidement, d’une petite voix rentrée. Dans un concert de cet ordre, avec enjeu, pression, intérêts multiples vis à vis du festival, des bailleurs de fonds et autres institutions il faut au public autrement dit plaideurs et payeurs, pouvoir rentrer dans la musique ainsi livrée live.

Côté musiciens, le trio jazz, la leader, la chanteuse, les vingt cinq musiciens de l’orchestre classique et leur directeur musical, voilà bien le risque à assumer. C’était donc le pari de Jazz Sous Les Pommiers. La moindre des surprises, la vraie originalité de ce pari gagné -autant le dire tout de suite- tient à une situation particulière dans le mundillo du jazz: l’enjeu reposait sur trois personnalités…féminines. Coutances a ouvert avec éclat sa 35e parade de jazz et musiques cousines par la foi de trois femmes d’exception question volonté et savoir faire. C’est bien Airelle Besson, Youn Sun Nah et Alexandra Cravero, directrice musicale de l’Orchestre Régional de Normandie qui ont été acclamées en point d’orgue sur l’immense scène de Marcel-Elie, encombrée d’instruments comme jamais. Certes, l’introduction du concert, long mouvement moderato nappé de cordes pouvait laisser poser quelques questions, susciter une impatience. Mais dès le petit point de fracture, la judicieuse ponctuation rythmique autant que sonore posée par le trio jazz (Benjamin Moussay, Stéphane Kerecki, François Laizeau), c’était gagné.

L’architecture musicale globale, fruit d’un long travail d’écriture et de mise en place, dévoilait des contours contrastés, pics d’improvisation par les solistes su arrières plans mélodiques aux couleurs impressionnistes (On imagine bien dans ce contexte des images venant narrer une histoire à l’instar du travail de certains compositeurs de musiques de film mixant jazz et classique type Michel Colombier, Lalo Schiffrin ) Pour couronner le tout, pointons quelques touches surgies en crête de la qualité d’ensemble du propos musical. La voix de Youn Sun Nah en premier lieu, utilisée ici de façon plutôt singulière, hors jazz académie, sans mots prononcés, lancée sur des versants divers, des effets soprano d’opéra jusqu’à un scat par onomatopées en passant par des cris rieurs, sauvages, ludiques toujours. À souligner aussi l’assise et le son très plein de la basse de Stéphane Kerecki. Et puis bien sûr comment ne pas souligner le jeu d’Airelle Besson privilégiant la finesse dans la sonorité et le souffle, toujours à la juste place, jamais trop en avant dans les soli comme les contre chants. Enfin, il ne faudrait pas oublier l’équilibre entretenu -dans les moments voulus, sans trop de charge, d’insistance- entre effets de cordes (dominants) et teintes de bois ou cuivres (soulignants) de l’Orchestre Régional sous la baguette inspirée d’Alexandra Cravero.

En ouverture de cette célébration musicale de l’axe Franco-Coréen deux flûtistes oeuvraient de concert, c’est le cas de le dire. Joce Mienniel, français côté métal, Aram Lee, coréen du sud, versant bois (daegum, flûte faite en roseau) Là encore une exposition de musiques en forme de test sinon de pari face à une audience venue assister à l’évènement pré-cité (D’autant que la flûte est un peu considérée comme un instrument mineur dans l’univers jazz, confère pour ceux qui ont vécu les années 80, la surprise d’un disque culte de flûte solo, celui de l’américain James Newton produit à l’évoque par Philippe Conrath, journaliste à Libé, pour lancer un nouveau label jazz…éphémère) Musique à caractère intimiste qui offre deux sonorités très distinctes, « Wood & steel », bois et métal. En séquences solo (avec utilisation d’effets électroniques et numériques pour Joce Mienniel lequel choisit de spacialiser d’autant sa touche musicale), en duo ou trio (apport de Minwang Hwang, percussionniste et chanteur coréen) le travail mêle improvisations et musique ou chant traditionnels. L’alliance voire la simple juxtaposition de timbres et de souffles (un vibrato très prononcé confère un caractère singulier au son boisé de l’instrument coréen) apporte du relief aux thèmes créés pour l’occasion.

Pour le dire crûment, cela fait un choc de plonger directement sa tête dans un moment étiqueté jazz d’aujourd’hui, dix minutes à peine après avoir quitté in extenso ce bain évènementiel franco coréen…La musique, la manière de Chris Potter en vaut pourtant la peine. Car dès avoir repris ses esprits, ses repères, on ne peut qu’apprécier à sa juste mesure le travail du saxophoniste new-yorkais venu à Coutances à la tête de son quartet du jour. Sonorité droite, percutante il trace des phrases très personnelles, très travaillées sans avoir l’air d’y toucher. Chris Potter, c’est à noter, écrit sa propre partition de ténor sans forcer le trait sur les légendes du genre. Bien sûr on peut toujours noter de ci de là un référentiel coltrainien, une trace de Rollins. Mais bon, avec allant, générosité (quand il prend un chorus, ça avance, ça balance, ça envoie!), avec la manière aussi qui est la sienne (un son tendu, dense sans trop forcer sur les suraigües ou les stridences) le saxophoniste que l’on n’entend pas si souvent en leader, apporte sa pierre jazz fort d’une incontestable qualité de matière. Sans prétention de révolution, avec persévérance et conviction.

Katia Touré, la néophyte 

C’est donc une première. Jazz Sous Les Pommiers, d’abord. Coutances, ensuite. Aussi, les centaines de bénévoles qui s’attèlent à ce que l’événement se déroule dans les meilleures conditions (chapeau, vraiment !) sont déjà, malgré eux, forcés de prendre soin de moi. C’est que malgré une cathédrale et deux églises, repères ô combien salvateurs dans une petite ville, impossible de retrouver mon chemin entre mon lieu de résidence provisoire et cette sorte de village enchanteur en pleine effervescence (un parcours d’à peine un kilomètre !). L’appel du jazz saura-t-il corriger cette tare ? Les jours à venir nous le diront. Quoique j’exagère un brin…. Entre le théâtre municipal et la salle Marcel-Hélie, je file déjà comme une flèche. Il faut dire qu’à peine débarquée, il me faut, presque immédiatement, retrouver la saxophoniste Géraldine Laurent et son quartet sur la scène du théâtre. Avec le pianiste Paul Lay, le batteur Donald Kontomanou et le contrebassiste Yoni Zelnik, ils jouent les morceaux du superbe disque qu’est “At Work” avec force de formidables solos. Another Dance, Room Number 3, … Et cette composition intitulée Niort City… Fidèle à elle-même, Géraldine Laurent se montre mi-rugissante, mi-délicate. Quant à Paul Lay… Mais d’où sort un tel phénomène ? Densité, fougue, quelque chose de sidéral… “Mais quel pianiste, quel pianiste !”, ai-je entendu à la sortie du théâtre. L’exigence des quatre instrumentistes marque donc, pour moi, le début d’une première aventure sous les pommiers jazzistiques de Coutances.

Le temps de manger un bout et il est temps d’aller retrouver la trompettiste Airelle Besson, au souffle délicieusement ardent, enchanteur et si souple, accompagnée par l’Orchestre Régional de Normandie et la chanteuse Youn Sun Nah. Une création inédite. La queue est interminable devant la salle Marcel-Hélie. Dans quelques minutes, va donc se jouer l’un des grands moments du festival placé sous le signe de la relation culturelle entre la France et la Corée (du Sud, bien sûr !). Plutôt bienvenue pour ce 30 avril qui marque la Journée Internationale du Jazz. Sans compter qu’en première partie, le flûtiste Joce Mienniel et ses deux complices Coréens – Aram Lee, joueur de daegeum (flûte en roseau) et Minwang Hwang, percussionniste et vocaliste – ont introduit le spectacle avec des pièces pour le moins originales. Flûtes au son percussif, pièces parfois déroutantes, à mi-chemin entre le hip-hop et l’éthio-jazz… Le charme opère. Joce Mienniel est littéralement habité et entraîne le public avec lui. Suivent la grâce et l’émerveillement de la création d’Airelle Besson. On y retrouve Benjamin Moussay (p), Stéphane Kerecki (b) et François Laizeau (dm). Les 25 musiciens de l’orchestre sont dirigés par Alexandra Cravero. Une cheffe d’orchestre qui, visiblement, a le groove dans la peau. Il n’y a pas à dire, Airelle Besson a réussi son coup. Cette dernière s’est attachée à des arrangements créatifs et une harmonie chiadée sur lesquels Youn Soun Nah pose sa voix de quasi-cantatrice, le sourire aux lèvres.

Envol, Lueur, Neige, Esquisse, Candy Parties, Around The World With Youn Sun Nah. La chanteuse et la trompettiste affichent une franche complicité. Lumineuse création que j’espère pouvoir réentendre sur un disque. “Merci pour votre écoute, ça fait plaisir à entendre”, lance Airelle Besson. Bien trouvé ! Quelques minutes à savourer la musique de Chris Potter – oui, je suis arrivée quasiment à la fin du concert – et je me suis arrêtée là. Enfin… N’oublions pas un court échange avec Géraldine Laurent : d’Éric Dolphy à…Prince, pourquoi partent-ils si tôt ? Et puis, un autre échange avec une bande de jeunes bénévoles à l’enthousiasme contagieux. Je demande mon chemin. On me propose trois exemples d’itinéraires différents. Les éclats de rire ne se font pas attendre. Je suis démasquée. Sourire au lèvres, je quitte la bande qui promet déjà d’autres rires pour le lendemain. Je repars (accompagnée !). Du repos ne sera pas de refus. Car paraît que ce dimanche, c’est jour de fanfares !

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *